Écologie

Pandémie : Non, « la nature » ne se venge pas

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L’idée d’une lutte entre « la nature » et « l’humanité » ouvre trois portes d’entrée sur l’écofascisme : l’ordre social serait « naturel  » ; les morts massives dans les catastrophes naturelles relèveraient d’une légitime régulation ; un régime autoritaire serait nécessaire pour répondre à la crise écologique.

L’absence de vertus écologiques du coronavirus n’est plus à démontrer. Pourtant, malgré l’évidence, les discours écologiques sur la pandémie se multiplient  : celle-ci serait une «  vengeance de la nature  » pour nous avertir, la «  défense de Gaïa  », ou encore, le simple reflet de la décadence de notre société puisque «  nous [les humains] sommes le virus  ». Ces représentations de l’épidémie constituent la base idéologique de ce qu’il faut appeler l’écofascisme. De telles lectures de la pandémie se fondent sur deux concepts  : «  la nature  » d’un côté et «  l’humanité  » de l’autre. Ces deux ensembles seraient en perpétuelle lutte, le second cherchant à s’extraire du premier. En d’autres termes, les humaines et les humains se donneraient pour objectif permanent de ne plus subir les lois de la nature, ou plutôt certains mythes considérés comme tels. Ce grand récit structure plus ou moins explicitement nombre d’idéologies, du soi-disant «  progressisme  » des classes dominantes au conservatisme le plus réactionnaire. Dans le premier cas, cet arrachement à la nature serait positif, car «  progressiste  », dans le second il serait négatif, car «  décadent  ».

L’humanité n’a rien d’homogène

Sortir du schéma d’une lutte entre nature et humanité est primordial pour construire une écologie politique libertaire. Car ce schéma n’est pas seulement simpliste, mais bien essentialiste. Tout d’abord, il se fonde sur une compréhension de ces deux ensembles comme étant homogènes. Or cela n’est pas le cas  : l’humanité est le regroupement abstrait de tous les humains dans une même entité, mais toutes et tous sont loin d’avoir la même position sociale. Si lutte contre «  la nature  » il y avait tous les humains n’en seraient pas également responsables. Certains discours, en dépit de leur reconnaissance des inégalités sociales structurelles par ailleurs, reproduisent cette homogénéisation en assimilant l’ensemble de la société à un «  virus  ». Les ouvrières et ouvriers seraient alors autant responsables que le patronat de la destruction de «  la nature  » en participant au fonctionnement de la société. Or l’écologie ne supplante pas la lutte des classes  : le rappeler est absolument nécessaire.

L’environnement n’est pas immuable

«  La nature  » non plus n’est pas un ensemble homogène. Malgré sa polysémie, cette dernière désigne le plus souvent «  tout ce qui n’est pas d’origine humaine  ». Tout ce que les humaines et humains n’auraient pas fabriqué en ferait donc partie  : êtres vivants, minéraux… même les humains et leurs structures sociales  ! Ce sont leurs fabrications physiques et mentales qui en seraient exclues  : objets, bâtiments, art, etc. Un ensemble regroupant des choses aussi différentes, qui n’ont en commun que de ne pas être «  humaines  », ne peut être considéré comme pertinent (ni homogène). Mais cette compréhension de «  la nature  » comme vaste regroupement d’êtres et de choses soumis à un ensemble de «  lois  » reste largement partagée. Elle fonde nombre de représentations communes de la hiérarchie sociale, de la crise écologique ou, dans le cas présent, de la pandémie – de ses causes et de ses conséquences.

Dans l’imaginaire collectif, «  la nature  » est généralement considérée comme immuable, éternelle, car distincte de l’humanité et de son histoire. Lorsqu’il est question de situations sociales, mobiliser leur caractère «  naturel  » n’est jamais neutre  : cela sert les intérêts des dominants. Faisant ce constat, l’écologie politique rejoint ici les féministes matérialistes dans leur critique des usages politiques de «  la nature  ». Rejeter de tels arguments est un préalable nécessaire pour éviter les nombreuses portes d’entrées vers l’éco­fascisme qu’offre «  la nature  » utilisée de cette façon. Trois d’entre elles peuvent être distinguées  :

  • la présentation d’un ordre social donné comme étant «  naturel  » pour le légitimer. Le caractère immuable de «  la nature  » délégitime voire interdit toute tentative de le changer. Cette soumission à une nature transcendante préfère le mysticisme à la critique sociale ;
  • la légitimité de la mort massive d’êtres humains dans des catastrophes naturelles, vues comme une vengeance dans le cadre de la lutte permanente entre «  l’humanité  » et «  la nature  ». Ce raisonnement présente aussi la surpopulation comme un problème écologique fondamental qui se régulerait par les aléas naturels (ou les pandémies) ;
  • la nécessité d’un régime autoritaire imposant rationnement et eugénisme pour protéger «  la nature  » contre «  l’humanité  ».

Loin d’être distinctes, ces trois idées se renforcent mutuellement et sont un terreau pour l’écofascisme. Beaucoup de personnes en usent de l’une ou de l’autre sans toujours mesurer leur dangerosité. Or combattre l’écofascisme passe aussi par la déconstruction des représentations réactionnaires du monde qui le nourrissent. Toutes les personnes mobilisant «  la nature  » dans leurs discours politiques ne sont bien sûr pas écofascistes − sinon, la grande récurrence de cette notion serait extrêmement inquiétante. Mais, malgré ses utilisations parfois anodines, l’idée de «  nature  » fait partie des pentes glissantes.

Une solution écofasciste à la crise écologique ? Un régime autoritaire instaurant le rationnement (des classes dominées), voire l’eugénisme.
DR

Sortir l’écologie politique de l’influence de «  la Nature »

S’il semble difficile de se passer complètement de «  la nature  » dans le langage courant, sortir l’écologie politique de son influence reste un objectif fondamental à poursuivre. Développer une écologie politique libertaire peut tout à fait se faire en-dehors de l’idée de «  nature  ». En sortir n’est pas une tâche facile, mais une ­multitude de concepts alternatifs existent qui peuvent l’accompagner  : environnement, milieux, non-humains, etc. Cela peut sembler n’être qu’une complexification intellectuelle  : il s’agit en réalité de sortir l’écologie politique des travers réactionnaires qui fondent la conception commune de l’écologie.

Toinou

  • Cet article est une adaptation d’un plus long article sur le blog de l’auteur, Perspectives printanières.
 
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