Pleins feux

Hôpital de Montreuil (93) : Sur le front, pénurie et système D

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Manque de lit et de soignantes  ? Il faut évidemment un plan d’urgence pour l’hôpital public. Manque de matériel  ? C’est la faute à un système productif éclaté, échappant totalement au contrôle de la population. Désorganisation de l’offre de soin entre public et privé  ? Il faut un système unique, dans le cadre de la socialisation du système de santé. Illustration à l’hôpital intercommunal de Montreuil.

«  Dès le 26 mars, quelques jours à peine après mon arrivée, je consultais non plus dans les locaux, mais dans un barnum installé dans la cour  », nous dit Noémie, interne en médecine générale à l’hôpital, arrivée au centre hospitalier intercommunal André-Grégoire de Montreuil (93) le 22 mars comme volontaire. La «  tente  », comme l’appellent les personnels de l’hôpital, a été aimablement mise à disposition par des forains installés dans les environs, en défaut d’activité dans la période.

Des 392 lits d’hospitalisation, 170 sont utilisés, au pic de l’épidémie, par des «  patients Covid  ». Des services entiers, vidés de leurs patients habituels, sont réorganisés pour pouvoir les accueillir. Un matin, Noémie croise des personnels ouvriers. Pour changer des prises électriques  ? Non, pour poser des sorties d’oxygènes, pour que des patients puissent être installés dans le couloir. Le rôle de Noémie et Laura (étudiante infirmière en 3e année, elle aussi arrivée volontaire) est simple  : suite à un diagnostic, hospitaliser les patients ou les renvoyer chez eux. «  Sur 30 personnes, on en renvoyait 25, dont 5 pour lesquelles nous étions vraiment inquiètes  », nous dit Noémie. «  Par exemple, faute de lits libres, j’ai renvoyé chez elle une femme enceinte de six mois, qui avait fait huit jours de fièvre. Ou alors une dame de 83 ans à l’état général très inquiétant. Très stressée, je les ai rappelées plusieurs fois par la suite  ». Au pic de l’épidémie, la réponse est toujours la même  : on n’intube pas les patients de plus de 70 ans, sujet à des maladies chroniques.

L’hôpital André-Grégoire est un hôpital particulièrement endetté, et dépendant depuis 2012 de contrats successifs passés avec l’ARS, contrats sous conditions  : mutations permanentes, précarisation, fermetures de lit. On estime que près de 40 lits, c’est-à-dire près de 10 % de la capacité d’accueil en hospitalisation, ont été supprimés depuis 2012. Ce sont ces mêmes lits qui auraient pu permettre, par exemple, d’éviter à des «  patients Covid  » dans des états grave d’être renvoyés chez eux, ou à des patients hospitalisés d’être installés sur des brancards dans les couloirs. On n’oubliera pas, on ne pardonnera pas. «  À mon arrivée à l’hôpital, les masques FFP2 étaient déjà arrivés, après une absence quasi-totale durant les premières semaines  », explique Laura. «  C’est la cadre de santé qui a les masques sous clé, dans une armoire, et qui fait les distributions. Mais c’est toujours sous tension. J’ai l’impression que c’est la principale source de stress et de discussion entre soignantes et soignants. Moi, la peur d’attraper le Covid m’empêche de dormir la nuit, comme beaucoup je pense.  »

La débrouille devient la règle. Normalement, les blouses sont à usage unique, jetées à midi, mais il a été décidé de les garder toute la journée. Puis de les laver au lieu de les jeter, ce qui les a bien sûr détruites. Depuis début avril, Noémie et Laura ont des blouses, mais toujours une seule par jour, et au prix d’un arrangement édifiant  : il s’agit, comme dans différents hôpitaux, d’un don fait par la marque de luxe française Chanel. Cela montre plusieurs choses  : d’une part, il est possible que l’industrie textile en France (ou ce qu’il en reste) produise du matériel nécessaire en temps de crise.

La seule solution raisonnable est la mise en place d’un système de santé unifié, placé en dehors des lois du marché, placé sous le contrôle des salarié·es et des usager·es, suffisamment cohérent pour absorber ce type de choc.
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Manque de moyens dans l’hôpital public

D’autre part, il n’y a aucune volonté politique pour l’obliger à le faire, et on attend pour cela un geste de charité, en l’occurrence de la part d’une entreprise dont le chiffre d’affaire s’élève à 10 milliards d’euros par an. Enfin, notre réponse en tant que communistes libertaires  : il est urgent de réquisitionner l’industrie pour produire les protections indispensables pour les soignants et la population.

Ailleurs, notamment à Saint-Denis, des enseignantes et enseigants sont allés chercher du matériel dans leurs établissements pour les apporter dans l’hôpital de leur ville. Ces initiatives de solidarité sont à l’initiative d’un appel commun entre SUD santé-sociaux et SUD éducation. Au-delà de pointer du doigt le manque de moyens, cela esquisse une fonction historique du mouvement syndical en temps de crise  : prendre les biens vitaux là où ils se trouvent, et organiser la solidarité sans attendre les patrons et l’État.

Ce ne sont pas seulement les protections indispensables contre le Covid qui manquent à l’hôpital André-Grégoire. Noémie nous raconte. «  Un matin, un homme arrive à pied dans la tente. L’état est très inquiétant. Il est transféré au déchoc (box d’urgence pour les soins vitaux) et rapidement mis sous respirateur. Mais le respirateur ne marche pas. Ensuite, le patient fait une chute de tension du fait d’une réaction à l’anesthésie, et le réanimateur demande de l’éphédrine. Pas d’éphédrine. On se rabat sur un autre médicament. Globalement on est en situation de pénurie.  » L’attention de l’opinion publique est focalisée, à juste titre, sur les protections type masques FFP2.

Les failles de l’existence d’un système de santé privé

Cela dit, ce que nous montre cette crise est plus grave  : c’est en réalité l’ensemble de notre système productif qui n’est pas adapté à une crise de cette nature  : pour un simple respirateur, la chaîne de production est d’une complexité, et d’une dépendance aux flux mondiaux de marchandises et de capitaux tellement importante que sa production même est impossible. C’est pour cette raison que la relocalisation industrielle à proximité est un enjeu vital pour notre société. Que faire des patients qui ne peuvent pas être hospitalisés sur place  ? Noémie raconte  : «  Tous les matins, un bilan est fait sur le nombre de places. »

Au pic de l’épidémie, les médecins sont clairement tout le temps au téléphone à essayer de placer ou transférer les malades. Par exemple à la clinique Floréal à Bagnolet, à l’hôpital privé Paul-d’Éjine à Champigny, à l’hôpital privé de l’Est parisien.  » Le problème est que dans les premières semaines de l’épidémie, ces structures rechignaient à prendre les malades, et restaient vides de patientes et patients atteints du Covid. Et l’on sait que ce retard à l’allumage est catastrophique pour la gestion d’une telle épidémie.

Face à cette situation, la seule solution raisonnable est la mise en place d’un système de santé unifié, placé en dehors des lois du marché, placé sous le contrôle des salarié·es, usagères et usagers, suffisamment cohérent pour absorber ce type de choc. C’est ce qu’à l’Union communiste libertaire nous appelons socialisation.

Jules (UCL Montreuil)

 
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