Histoire

1970 : naissance des premiers comités Palestine en France

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Après la guerre des Six Jours, en 1967, la question palestinienne s’impose durablement comme sujet politique incontournable. Dans le sillage des mouvements sociaux de l’après-68, c’est dans les milieux de l’immigration postcoloniale que se créent les comités Palestine, premiers mouvements de soutien à la cause. Composés principalement d’ouvriers et d’étudiantes et étudiants arabes, ils sont dissous en 1972 et donneront naissance au Mouvement des travailleurs arabes (MTA).

La question palestinienne n’est pas récente dans le paysage de la gauche française. Dès 1947, un large soutien au mouvement sioniste et à l’État d’Israël s’exprime. Sartre, Beauvoir, Camus, de nombreux artistes seront actifs au sein du Comité français pour une Palestine indépendante (Palestine sioniste). Le PCF et L’Huma titreront régulièrement en soutien à Israël dans la guerre de 1948-1949.

Dès les années 1920, les milieux de l’immigration coloniale prennent position contre le sionisme. L’Union intercoloniale, fondée à Paris en 1922 par le Vietnamien Hô Chi Minh et l’Algérien Hadj Ali Abdelkader, dénonce dans son journal, Le Paria, « le projet sioniste et la déclaration Balfour du 2 novembre 1917. Tous les partis nationalistes algériens, de l’Étoile nord-africaine en passant par le PPA […] feront systématiquement référence à la question palestinienne dans leurs analyses et leurs prises de position » [1].

1967, le climat politique change

Lorsque l’Onu vote le plan de partage (29 novembre 1947), le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD du Parti du peuple algérien) , vitrine légale du PPA interdit est la seule organisation en France à s’y opposer. Ses élus aux assemblées algérienne et française, bien que réprimés et surveillés, constituent un Comité algérien pour la Palestine arabe [2].

Par la suite, le FLN soutiendra l’OLP naissante tandis qu’Israël deviendra un allié de la France. Daniel Guérin sera l’une des seules voix en France à dénoncer le sionisme avec constance dès 1929 [3]. En 1947 il n’y aura guère que le journal Témoignage chrétien et Louis Massignon pour s’offusquer du plan de partage.

La guerre des Six Jours (juin 1967) provoque une déferlante anti-arabe. La scène politique et médiatique soutient unanimement l’État d’Israël (telles le Comité de Solidarité français avec Israël, avec Mendès-France et Mitterrand). Trente mille personnes descendent dans la rue, regroupant presque toutes les familles politiques et associations, depuis les rapatrié·es d’Algérie jusqu’aux anciens combattants, résistants et déporté·es.

« Même les consciences de gauche ayant soutenu l’indépendance de l’Algérie n’hésitent pas à se mêler aux nostalgiques de l’Algérie française » [4]. L’imagerie coloniale raciste ressurgit : « monde arabe et musulman fourbe et irrationnel » ; Nasser dépeint comme un nouvel Hitler ; recrudescence d’agressions à caractère raciste. Hormis le MRAP, toutes les associations antiracistes, LDH, LICRA, éludent le problème. Seuls le PCF et L’Huma se distingueront en faveur des Palestiniens et Palestiniennes mais sans aborder la question nationale.

En 1968, les facs s’ouvrent à un début de conscientisation, dans le prolongement des questions vietnamienne et cubaine.

« Durant l’occupation de la Sorbonne, les étudiants se sont sentis assez sereins pour installer un stand Palestine dans le hall d’entrée, et distribué des tracts dans le quartier latin. Mais vite le stand est supprimé, en même temps que celui des étudiants sionistes, pour éviter les conflits et division dans le mouvement ».

L’atmosphère est en effet très tendue : affrontements à Belleville où la police affirme aux commerçants juifs que les Arabes comptent piller leurs magasins. « Le quartier quadrillé par des cordons de CRS, théâtre d’affrontement entre la police et les habitants arabes soutenus par certains étudiants gauchistes » [5]. L’ascension de l’OLP stimulera les actions, notamment autour de l’Union générale des étudiants palestiniens (GUPS) dès 1965 dans les facs parisiennes [6].

Mohamed Hamchari, représentant officieux de l’OLP en France, est à l’initiative du mensuel Fedayin, en 1969, diffusé par la Gauche prolétarienne et dont les plumes sont majoritairement des intellectuels arabes maoïstes. Il fera converger les premières tentatives d’organisation. Les premiers comités Palestine se montent à Lyon, Saint-Étienne, Paris, Toulouse, Montpellier, Nanterre. Ils organisent des rassemblements, projections, et tentent d’atteindre les travailleuses et travailleurs maghrébins sur les marchés ou sorties d’usines.

Septembre noir en Jordanie, les comités se créent

Septembre 1970 : le roi Hussein de Jordanie fait bombarder les camps de réfugié·es palestiniens sur son territoire et fait des dizaines de milliers de morts. L’OLP, le FPLP, le Fatah s’autonomisent des États arabes voisins et la mort de Nasser fait voler en éclats les rêves d’un socialisme panarabe.

Les étudiantes et étudiants maoïstes arabes se recentrent autour du soutien au peuple palestinien. « Septembre noir est l’élément déclencheur de la création des comités Palestine. Toujours en lien avec les maoïstes de la Gauche prolétarienne, les militants arabes CSRP (Comités de Soutien à la Révolution Palestinienne) se rapprochent des organisations palestiniennes au Moyen-Orient » [7].

Réclamant la libération de tout le territoire de la Palestine historique, « les CSRP soutiennent le mouvement de libération palestinien dans sa volonté de détruire l’État d’Israël en tant qu’État aux structures théocratique, raciste, colonialiste, capitaliste et fasciste, et de construire une Palestine laïque, démocratique et socialiste ». La plate-forme crée un lien avec les Juifs antisionistes et condamne « le sionisme et le ra­cisme anti-juif qui sont à l’origine de la création de l’État d’Israël ».

Militants d’un nationalisme panarabe marxisant, les CSRP ne sont pas seuls à se mobiliser mais se distinguent par une plus grande sensibilité à la condition travailleuses et des travailleurs immigrés. « Les comités Palestine ne sont pas exclusivement consacrés à la cause palestinienne, mais constituent un véritable laboratoire politique où fusionnent aussi les luttes contre les crimes racistes, pour l’amélioration des conditions de vie des travailleurs immigrés. […] Les bidonvilles voient dans les fédayins ceux qui ont transformé les camps de réfugiés en camps de résistance (ce qu’avait fait le FLN en France) » [8]. « Il suffisait qu’une dizaine de militants se rassemble et marche avec un drapeau palestinien à Barbès pour que des habitants du quartier les suivent par centaines » [9].

La répression s’abat

L’enthousiasme des travailleurs et travailleuses arabes se mesure à l’engouement pour le journal Fedaï (revue des comités), à l’audience aux meetings, et à la manière dont la cause est relayée dans les ateliers. Les autorités voient ces mouvements d’un très mauvais œil, et la répression ne tarde pas à s’abattre.

Les luttes menées par les travailleurs maghrébins émergent fin 1971 et courant 1972, et annoncent les thèmes porteurs des mobilisations à venir : luttes de mal logés, luttes pour les papiers, luttes en usine.

À Gennevilliers, une réunion de rue se solde par 51 arrestations. La police, pensant trouver des cellules clandestines du FPLP en France, surveille et intimide les militants. Lors des mobilisations contre la venue du roi Hussein de Jordanie, des affrontements ont lieu à l’université Paris-Dauphine : le portail d’entrée est défoncé, un cocktail incendiaire est lancé et un jeune étudiant, Christian Riss, se fera tirer dessus par la police. Cette action violente divise les comités, clivant militants et travailleurs et démobilisant nombre de membres. L’agit-prop maoïste est analysée comme inefficace pour mobiliser largement.

Des comités Palestine au MTA

On décide de dissoudre les comités Palestine et de réorienter leur action vers le soutien aux travailleuses et travailleurs immigrés. Les luttes menées par les Maghrébins « émergent fin 1971 et courant 1972, et annoncent les thèmes porteurs des mobilisations à venir : luttes de mal-logés, luttes pour les papiers, luttes en usine » [10].

Le nombre de grèves d’immigrés s’est accru. Avant même la circulaire Marcellin-Fontanet de septembre 1972, qui restreint l’accès à la carte de séjour et déclenche le mouvement des sans-papiers, les comités Palestine se font l’écho du premier cas de grève de la faim d’un sans-papiers, l’ouvrier tunisien Sadok Djeridi à Amiens, qui aboutira à l’obtention de sa carte de séjour.

Le Mouvement des Travailleurs arabes (MTA) est créé en juin 1972, et sert de base à l’organisation du soutien à la Palestine. Le MTA s’investira dans la grève des foyers Sonacotra en 1976, comme ici dans le foyer de Saint-Denis.

Le MTA est créé en juin 1972. L’ampleur du soutien à la Palestine ne diminue pas, et le MTA sert de base organisationnelle sur tout le territoire : « Si certains militants en viennent à se mobiliser sur les questions de l’immigration par le biais de leur engagement sur la question palestinienne, d’autres font le chemin inverse. » [11].

C’est autour des CSRP que l’autonomie du mouvement des travailleuses et travailleurs arabes s’est développée. « Ce militantisme, au départ extérieur à la politique française, a été le vecteur – par la diffusion intensive de tracts bilingues et de journaux – d’une forme de politisation dans les foyers, les cafés et les quartiers immigrés » [12]. Le MTA lancera une grève générale le 3 septembre 1973 contre les crimes racistes, et s’investira dans la grève des loyers des foyers Sonacotra (1976).

Dix ans plus tard, l’héritage de cette conscientisation initiale se manifestera lors des Marches pour l’égalité, inquiétant le pouvoir et les organisations sionistes. « Le gouvernement socialiste constatait avec inquiétude le développement de deux tendances dans le mouvement : une solidarité de classe avec les ouvriers d’une part, et la référence internationale à la lutte des Palestiniens d’autre part » [13].

En réponse, l’Élysée va créer SOS Racisme (1984). Fabriqué de toutes pièces par le PS et la très sioniste Union des étudiants juifs de France, le mouvement exprime « la volonté gouvernementale de freiner les luttes sociales et le souci des organisations sionistes devant l’affichage spontané de keffiehs, [qui] conduira à la promotion d’une idéologie molle : l’antiracisme abstrait et désin­carné » [14]. S’ensuivra une certaine continuité du racisme anti-arabe relégitimé, d’un racisme habillé du costume convenable de la lutte contre l’antisémitisme.

Héritiers de cette histoire

Le mouvement de solidarité avec la Palestine ne naît pas de revendications religio-identitaires mais bien d’un processus de prise de conscience politique des travailleuses et travailleurs maghrébins en France. C’est l’autonomie des organisations immigrées qui a progressivement amené l’extrême gauche à prendre des positions clairement antisionistes : la solidarité actuelle est bien le fruit d’années de luttes, et, à l’heure où le pouvoir veut criminaliser la contestation, faire peser le soupçon sur les quartiers populaires, et active la résolution Maillard, il est urgent de se rappeler cette histoire.

Nicolas Pasadena (UCL Montreuil)


De Balfour au MTA

1917 : déclaration Balfour promettant la création d’un foyer national juif en Palestine.

1920-30 : En France, le journal anticolonialiste Le Paria, l’Étoile nord africaine, puis le Parti du peuple alégrien prennent les premières positions antisionistes.

1947-49 : plan de partage de la Palestine et guerre de 1948-49, Staline est le premier chef d’État à reconnaître l’État d’Israël. Alors que l’écrasante majorité de la gauche française, PCF en tête, soutient le sionisme, les mouvements anticolonialistes nord-africains tirent à boulets rouges contre le projet de plan de partage onusien. De nombreux volontaires algériens iront se battre

1965 : premières activités de la General Union of Palestinian Students (GUPS).

1967 : guerre des Six Jours, occupation de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et du Golan par Israël. Grand mouvement de soutien à Israël en France. Les Arabes sont accusés de vouloir « achever le génocide des Juifs ».

1969 : création du journal Le Fedayin par Mohamed Hamchari, représentant officieux de l’OLP en France.

1970 : Septembre noir en Jordanie : le roi Hussein bombarde les camps de réfugié·es palestiniens. Création des premiers comités de soutien à la Révolution palestinienne (CSRP). La GUPS organise un meeting à la Mutualité. En octobre, Le Fedayin devient le journal Fedaï, revus officiel des CSRP.

1971 : de février à mars, les CSRP se mobilisent ensemble pour la révolution palestinienne, le droit à la parole des travailleuses et travailleurs immigrés, et contre les attaques racistes. Intensification de la répression.

Été 1971 : division au sein des CSRP et réorientation de l’activité en direction des problématiques des travailleurs immigrés.

Juin 1972 : création du Mouvement des travailleurs arabes (MTA).

3 septembre 1973 : le MTA lance une grève générale contre les crimes racistes.

[1Saïd Bouamama, Planter du blanc, chronique du (néo)colonialisme français, Syllepse, 2019.

[2Ibid.

[3Daniel Guérin, Ci-gît le colonialisme, Mouton, 1973.

[4Abdelali Hajjat, « Les comités Palestine en France - 1970-1972 », Revue d’Études Palestiniennes, n°98, Hiver 2006.

[5Ibid.

[6Ibid.

[7Ibid.

[8Ibid.

[9Ibid.

[10Ibid.

[11Saïd Bouamama, op. cit.

[12Michelle Zancarini-Fournel, « La question immigrée après 68 », Plein droit 2002/2-3, n°53-54.

[13Stéphane Bunel, De la Palestine à la France, l’antiracisme en question, LPJ, 2001.

[14Saïd Bouamama, op. cit.

 
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