Social

Médico-social : La tête contre les murs

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Des dizaines de kilomètres au volant, chaque jour, en zone rurale, entre deux patient·es. Écouter, accompagner dans leurs démarches des personnes souffrant d’un handicap psychique. Envers et malgré une institution en pleine déliquescence. Une sympathisante UCL, éducatrice spécialisée dans un service d’accompagnement en milieu ouvert, dénonce la maltraitance gestionnaire et sociétale.

Dix ans de psychiatrie. J’accompagne des adultes en grande souffrance psychique, atteints de maladies, handicap invisible. Des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes, des enfants de personnes âgées et des parents d’enfants en bas âge ou d’adolescents. Mon travail est censé aider toutes ces personnes à (ré)équilibrer leur rapport à eux-mêmes et au monde. Réussir à faire avec tout ça : la maladie, le regard des autres, les traitements, les perceptions distordues, la mise au ban de la société, les angoisses…

Construire quelque chose de serein qui puisse tenir le plus longtemps possible, sans que ça nuise à l’entourage. C’est au fil des rencontres hebdomadaires que la confiance se tisse. Parvenir à se faire accepter en douceur dans leur quotidien, que notre présence soit apaisante, rassurante, contenante. Les kilomètres séparant les domiciles me permettent de faire le point et me reconcentrer sur l’intervention suivante : que s’était-il passé la dernière fois, où en étions-nous ? Dans quel état vais-je trouver la personne avec qui j’ai rendez-vous ?

L’arme de base de l’éduc est la parole, les mots qu’il ou elle parvient à poser auprès de l’autre avec l’objectif que ça l’aide à continuer à vivre. Une vraie cuisine au quotidien, avec les ingrédients du jour. On y met aussi de ce que l’on est, avec nos caractères propres, nos limites, et cette envie ardente de gagner un peu d’apaisement avec eux.

Mais au fur et à mesure des années, j’ai vu la marinade se rancir. Le tissu social, économique et politique d’abord, puis le contexte institutionnel qui s’est collé au politique.

Les besoins d’accompagnement sont en augmentation – nous travaillons à flux tendu –, mais les moyens se sont dramatiquement réduits. Pour une Assistance éducative départementale (AED, il s’agit de suivis de protection de l’enfance), seul un « saupoudrage » peut se faire puisque les gens qui y travaillent sont débordé·es, suivant en moyenne 45 dossiers ! Tout le service est à cette image, en sous-effectif.

Dans une ambiance de résignation générale, on peine à ­lutter contre les abus et les pro­fiteurs. Une personne touchant uniquement l’allocation adulte handicapé (AAH, 860 euros par mois) voit sa banque rejeter systématiquement certains prélèvements afin de les faire passer au forcing deux semaines plus tard, et lui pren­dre par la même occasion 100 euros d’agios !

Je prends ­rendez-vous avec la banque pour y accompagner la personne concernée. Au centre départemental d’accès aux droits, la juriste nous informe que « elle sait, c’est injuste, mais c’est la loi ». Autant dire que lors du rendez-vous, la banque ne veut rien entendre, aucun arrangement n’est possible…

On est contraint de laisser faire, parce qu’aucun levier n’existe. Alors on tente de faire au mieux ; on recherche avec et pour la personne concernée ce qui pourrait lui convenir. Mettre du sens dans ce que l’on fait. Mais le tableau qui se dessine alors m’écœure. Rares sont les collègues consciencieux, prêts à s’engager réellement pour assurer nos missions. Comme si le seul fait de travailler dans ce ­secteur nous exonérait de nous battre pour plus de justice et ­d’égalité.

Les éducatrices et éducateurs spécialisé·es en milieu ouvert (ici, en Haute-Vienne) interviennent lorsque la situation familiale est difficile, pour accompagner parents et enfants porteurs d’un handicap.

Aujourd’hui, sur mon antenne, il manque un poste d’éducateur. Les temps partiels choisis nous permettent de ralentir un peu le rythme, de ne plus courir. Certaines et certains se débrouillent pour refiler le travail de terrain aux autres en se cachant derrière des « obligations » administratives. D’ailleurs, la collègue promue « qualiticienne » s’attelle avec dynamisme à ce que nous en ayons plein nos emplois du temps. Cette nouvelle fonction lui permet surtout de ne plus être sur le terrain.

Multiplication des outils de contrôle social

Les maladies psychiatriques distordent la réalité et déshumanisent, au sens anthropologique, les personnes touchées. C’est pour beaucoup par la relation aux autres que le maintien parmi les congénères s’effectue. Engagement et analyse pour conscientiser notre posture. Parvenir à sortir quelqu’un du placard où il s’est caché en tentant de se fuir lui-même fait aussi partie de ­notre travail.

Deux pratiques bien distinctes, deux versants du travail social : d’une part une prise de contact délicate, des rencontres régulières, des moments de partage non angoissants, sinon agréables, de la solidarité et de l’engagement professionnel. D’autre part, le contrôle social. Aujourd’hui, le premier n’a plus la cote, ceux qui le pratiquent sont moqués et accusés d’amateurisme ; le second a sérieusement le vent en poupe.

Sous prétexte de qualité et de financements, une multiplication d’outils logiciels et administratifs nous sont imposés. Il s’agit désormais de donner aux patients des leçons de vie, de les normaliser et d’enregistrer toutes les informations du moindre millimètre de leur vie. Fichage et intrusion. Il ne m’est plus possible aujourd’hui d’exercer mon métier tel que je l’ai appris et tel que je l’estime juste et cohérent avec mon éthique.

Yasmine (Corrèze)


HANDICAPÉ·ES PSY AU TRAVAIL : TROP D’OBSTACLES, TROP D’ABUS

La reconnaissance sociale passe beaucoup, hélas, par le travail. Certaines démarches nous amènent à accompagner des personnes vers l’emploi. Entre les conseillers Pôle Emploi qui proposent des postes ne répondant pas aux conditions posées par la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH, ex-Cotorep) et les trop nombreux filtres administratifs des Établissements et services d’aide par le travail (Esat, ex-CAT), les désirs des personnes de (re)trouver un emploi sont devenus de plus en plus irréalisables.

Liste d’attente de plusieurs mois quand il y a de l’espoir, conventions multipartites à contracter, difficultés toujours plus importantes à obtenir les documents nécessaires…

Dans le service où j’exerce, seules 5% des personnes accompagnées travaillent : quelques rares en milieu ordinaire, la majorité en Esat. Mais dans ces structures médico-sociales, leur statut est bâtard : ils et elles sont avant tout « usagers » de l’institution.

Ne relevant pas du Code du travail, ils et elles ne peuvent rien revendiquer. J’ai vu un Esat restauration exiger la présence de ses salariés 30 minutes avant l’embauche et 30 après la débauche. Une heure de travail non payée par jour ! Pourquoi sommes-nous si peu nombreux à dénoncer cette forme d’esclavage ?

De nombreuses personnes handicapées ne l’acceptent que pour lutter contre l’isolement et mettre un peu de beurre dans les épinards.

Yasmine

 
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