Écologie

Capitalisme vert : Les faux espoirs du « green new deal »

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Face à l’enjeu crucial de l’action climatique et dans un contexte de mobilisations de la jeunesse, l’idée d’un « Green New Deal » – plan d’action climatique et environnemental – a gagné en popularité au sein des partis réformistes revendiquant une politique sociale, du Parti démocrate états-unien au Labour britannique en passant par Podemos en Espagne. Mais un tel programme nourrit aussi bien des illusions électoralistes.

Si l’idée d’un Green New Deal revient régulièrement ces dernières années dans les discours de la gauche réformiste, c’est la proposition portée début 2019 par Alexandra Ocasio-Cortez [1], figure montante du Parti démocrate états-unien, qui lui a fait gagner en popularité. Plus récemment, la militante et journaliste altermondialiste Naomi Klein a elle aussi publié un manifeste en ce sens : On fire. The (Burning) case for a Green New Deal.

De quoi s’agit-il ? Le terme ne renvoie pas toujours exactement à la même chose. Il est en tout cas porté en étendard pour désigner un plan ambitieux de réformes et d’investissement, qui serait à même de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre (en investissant notamment dans les énergies renouvelables) et de s’attaquer sérieusement à l’urgence environnementale. Selon les cas, il peut s’agir d’un plan précis (une planification) ou bien de grands objectifs présentés comme une boussole politique [2].

Les États-Unis en quête de gauche

Dans la version d’Alexandra Ocasio-Cortez, la justice environnementale est au cœur du projet, étroitement liée à la justice sociale car ayant les mêmes racines. Parmi les mesures défendues, un système de santé universel mais aussi la gratuité des universités ou encore un salaire minimum – rien d’anodin pour les États-Unis. Cette proposition s’inscrit dans un contexte d’émergence, ces dernières années, d’un discours de gauche plus radical (toutes proportions gardées…) au sein du Parti démocrate, incarné par des figures plus jeunes et populaires comme Alexandra Ocasio-Cortez, originaire du Bronx et plus jeune élue au Congrès.

Un contexte aussi de mobilisation de la jeunesse (et même des très jeunes) pour l’action climatique. Il y a du positif dans la détermination et l’enthousiasme de cette jeunesse mobilisée et plus volontiers critique du capitalisme dans un pays où le mot socialisme fait trembler. Les prises de parole d’une élue charismatique comme Alexandra Ocasio-Cortez suscitent légitimement une certaine admiration.

Les difficultés auxquelles fait face la population états-unienne, la grande détresse sociale, le caractère exécrable du gouvernement Trump, tout comme les enjeux climatiques, produisent un sentiment d’urgence : il est ainsi tentant d’oublier les casseroles du Parti démocrate, celui-ci restant, à travers son aile gauche, l’option la plus « réaliste » pour améliorer les choses.

La référence à Roosevelt

C’est ainsi la position de Naomi Klein – parmi d’autres – soutenant la candidature de Bernie Sanders. Tant d’espoirs mis dans un parti qu’on peine même à classer à gauche dans un système électoraliste antidémocratique au possible, c’est cependant un risque aigu de désillusions à venir.

En outre, et bien que le Green New Deal d’Alexandra Ocasio-Cortez soit parfois décrit comme « écosocialiste », mesures sociales en effet ambitieuses pour les États-Unis, il reste pour le moins timide : une politique réformiste promettant une relance par l’action gouvernementale, par l’innovation et l’investissement, pas de quoi faire trembler l’économie capitaliste.

Le terme Green New Deal est une référence directe au New Deal de Roosevelt, plan de relance par l’investissement et les grands projets lancé pour faire face à la grande dépression économique des années 1930, et modèle du keynésianisme [3]. La référence a ses limites et il ne s’agit pas, pour les promotrices et promoteurs d’un Green New Deal, de l’ériger en modèle total.

En revanche, elle a l’avantage de la popularité et elle est percutante. Surtout, elle sonne comme le symbole d’une politique gouvernementale volontariste, d’un État fort capable de mener des politiques sociales, économiques, aujourd’hui environnementales ambitieuses. Le New Deal renvoie à l’image d’un pays entier se relevant les manches pour servir l’intérêt général, aussi bien qu’à un gouvernement protégeant les groupes les plus vulnérables. Pas étonnant donc que l’idée séduise, outre le Parti démocrate aux États-Unis, un Jeremy Corbyn au Royaume-Uni ou encore le Grec Yanis Varoufakis.

Problème : le New deal en question n’était pas moins capitaliste [4], pas moins fondé sur l’exploitation, et n’était qu’une tentative de mettre un pansement en urgence sur une crise économique dramatique… Ses résultats furent mitigés et n’empêchèrent en aucun cas la poursuite de la dépression. Or le Green New Deal risque bien de n’être rien d’autre qu’un keynésianisme vert.

Mirages et perspectives

On peut se réjouir de discours ambitieux sur l’imbrication de la justice sociale et de la justice environnementale, on peut se réjouir aussi que les mouvements sociaux et climatiques aient pu influer sur les prises de position de partis de gauche. Les impératifs que liste le projet d’Alexandra Ocasio-Cortez pour une vie digne pour tous apparaissent comme des minima souhaitables dans le contexte actuel, et il faut effectivement se battre pour obtenir tout ce que l’on pourra.

Mais si des avancées fondamentales adviennent, elles seront le fruit d’une mobilisation massive, d’une organisation de toutes et tous les exploités, de leur engagement dans la construction d’une autre société. Pour cela, il faudra commencer par dissiper le mirage électoraliste.

Madeleine (Commission écologie)

[1Le projet présenté au printemps 2019 : « Green New Deal Final », npr.org.

[2Y. Varoufakis a ainsi rebondi sur la proposition pour défendre un Green New Deal cette fois à l’échelle internationale. Dans cet article, Y. Varoufakis et David Adler concluent au moins qu’un mouvement social international puissant est la condition pour une action climatique qui ait du sens… mais ils limitent son rôle à une « demande » faite à nos dirigeants. « International Green New Deal climate change global response », theguardian.com.

[3Courant de pensée économique qui préconise l’intervention étatique pour relancer l’économie et soutenir l’emploi.

 
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