Inflation et luttes salariales : L’engrenage est enclenché

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La forte hausse des prix accule les travailleuses et les travailleurs au conflit pour les salaires. Le patronat craint une explosion sociale. Aidons celle-ci à avoir lieu en popularisant les luttes sociales.

Nul besoin d’avoir un doctorat en économie pour s’apercevoir de l’inflation des prix. Mais une autre inflation s’amorce, à l’échelle mondiale elle aussi : celle des luttes pour les salaires. La hausse est même deux fois plus importante sur les produits alimentaires, selon une enquête réalisée en juin par Le Nouvel Observateur et portant sur 280 produits [1] affichant une hausse moyenne de 11,5 % sur trois ans. La montée des prix frappe encore plus durement les bas salaires, pour qui la part du budget qui va à l’alimentation est la plus importante. Le prix de l’énergie a explosé dans les mêmes ordres (+ 11,4 %).

Cette explosion des prix est-elle une fatalité ? Si le prix des matières premières augmente, comme nous le serinent quotidiennement les médias, cela n’explique pas tout, loin de là, les matières premières ne représentant qu’une part souvent minoritaires dans le prix des produits finis. Un exemple ? Les produits laitiers.

Le prix du lait représente en moyenne 20 % du prix des produits laitiers. En France, en 2007, les producteurs avaient obtenu + 7,1 % du prix à la production. Dans le produit fini, cela aurait dû se répercuter par une hausse de 1,4 %. Au lieu de cela, les grands groupes comme Danone ont pratiqué des hausses de 10 % à 20 % ! Si c’est pas une bonne affaire… Dans le contexte actuel de crise, de baisse du taux de profit, les industriels ont donc une réponse toute prête : nous faire payer.

Les métallos allemands arrachent 4,2 % d’augmentation

Pourtant le patronat pourrait bien, à court terme, récolter les fruits amers de sa voracité. Partout dans le monde, un même mot d’ordre revient en écho : augmentation des salaires. Sans attendre les tours de passe-passe des gouvernements. Sans attendre les mesures cosmétiques. Face à la hausse des prix, l’urgence commande de revaloriser la fiche de paie.

En Égypte, dès février, des milliers de travailleuses et de travailleurs du textile se sont rassemblés à Ghazl-al-Mahalla, au nord du Caire, pour protester contre les hausses des prix alimentaires et exiger une augmentation drastique du salaire à l’échelle du pays.

Aux États-Unis, chez Boeing, une grève de près de deux mois a coûté pas loin de 6 milliards de dollars à l’entreprise, et s’est achevée par une victoire : les mécaniciens ont obtenu une hausse de salaire de 15 % sur quatre ans. Sans compter un engagement sur la sécurité de l’emploi qui éviterait à 5 000 postes d’être délocalisés, et le maintien de la protection sociale.

En Belgique, une vague de grèves pour les salaires, venant de la base, agite le pays depuis l’hiver dernier. En particulier dans la métallurgie et le textile, ce qui ne s’était pas produit depuis trente ans.

En Allemagne, suite à un mouvement de grève, le syndicat IG-Metall et la fédération patronale de la métallurgie ont signés un accord prévoyant une hausse des salaires de 4,2 % sur dix-huit mois, accompagnée d’une prime de 510 euros. Elle concerne 3,6 millions de personnes et des secteurs comme l’automobile, la machine-outil ou encore les semi-conducteurs. Outre-Rhin, au cours du premier semestre 2008, ce sont au total près d’un million de travailleuses et de travailleurs qui ont participé à des grèves pour les salaires.

On peut également citer les luttes massives en Angleterre, en Italie (lire page 14), en Grèce, en Espagne au Danemark, etc.

Ici comme ailleurs, les antagonismes de classe ont tendance à réapparaître avec clarté.

La Banque centrale « ne tolèrera pas… »

D’un côté les capitalistes entendent bien nous faire payer les pots cassés de leur système, comme le montrent encore les déclarations récentes du président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet : « La BCE ne tolèrera pas de spirale inflation-salaires dans les quinze pays de la zone euro. » Ce qui signifie que, pour la BCE, il faudrait que le prolétariat accepte de payer l’inflation tout en travaillant plus… pour ne pas relancer l’inflation. En bref : tu paies, tu la boucles, et tu bosses davantage.

De l’autre côté, il y a justement ce prolétariat dont la BCE « ne tolèrera pas » – quelle arrogance dérisoire – qu’il se révolte. Pourtant, après 25 années de luttes défensives, le plus souvent circonscrites au secteur public, les luttes offensives sont de retour. Pour beaucoup de travailleuses et de travailleurs, ces grèves sont les premières de leur carrière. En plus des nécessités concrètes de la lutte collective, un important « acquis social » est en train d’être obtenu : celui de l’apprentissage collectif de la lutte.

Les grèves sauvages augmentent

En France aussi la conflictualité sociale refleurit. Devant la répression patronale et étatique, les difficultés à faire grève, elle évolue. Comme le signale une enquête patronale [2], on compte davantage de débrayages, de grèves sauvages de quelques heures, sans pour autant que les grèves plus « classiques » régressent.

Vinci, le n° 1 mondial du BTP, n’a sûrement pas cru si bien dire avec son slogan « Les vraies réussites sont celles que l’on partage » et se voit aujourd’hui contesté par ses salarié-e-s, qui ont pris pour mot d’ordre « pas de salaires en dessous de 1 600 euros ».

On pourrait multiplier les exemples : Coca Cola, la Fnac, Cap Gemini, le Crédit du Nord, LCL, des grandes surfaces comme Tati, Carrefour ou Monoprix… Là aussi, il s’agit d’un mouvement de fond, bien que discret et éparpillé, de luttes salariales.

« Aujourd’hui en France, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit », veut croire Nicolas Sarkozy. Les médias, de connivence, s’efforcent de faire plaisir au chef de l’État : pas de bruit autour des grèves, en particulier celles pour les salaires. Mais pourquoi la télévision étatique ou TFl, propriété de Bouygues, populariseraient-ils des luttes qui contrarient leurs maîtres ?

La bourgeoisie commence-t-elle à se méfier ? Certains raidissements sont-ils symptomatiques ? À propos des ouvrières et des ouvriers en grève dans son usine du sud-ouest, De Chaisemartin, président du directoire d’Altran a perdu ses nerfs. « On ne négocie pas avec des terroristes, on leur casse la gueule », a-t-il lâché en février devant l’intersyndicale.

Le patronat ferait pourtant mieux de baisser d’un ton, si l’on en croit une note de conjoncture sociale publiée en octobre par la revue Entreprise & Personnel, résultat du sondage de 150 DRH : « Personne ne peut dire ce qui va se passer dans les prochains mois, mais toutes les composantes d’une crise sociale risquent d’être présentes. » La revue invite donc les patrons à la plus grande circonspection dans le démantèlement des 35 heures dont pourtant le gouvernement leur a donné la possibilité.

Développer les unions locales de syndicats

Pour les salaires, contre les licenciements, les luttes se développent, mais restent trop isolées. Isolées les unes des autres, isolées du « grand public », elles ne se sont pas encore imposées dans l’imaginaire collectif, contrairement au « pouvoir d’achat » qui pourtant en est la cause directe.

Face à l’isolement, il faut donc organiser la solidarité. Popularisons les luttes. Remplissons les caisses de grèves. En construisant des réseaux de soutien aux luttes, en faisant vivre les union locales CGT ou Solidaires qui sont d’indispensables moteurs de solidarité interprofessionnelle.

Mais n’oublions pas que ce que l’on arrache aujourd’hui au patronat, il le reprendra dès qu’il pourra. Les luttes collectives, aujourd’hui dopées par les hausses de prix, doivent être reliées à l’aspiration d’une société émancipée du capitalisme, à l’autogestion communiste.

Nicolas (AL Montpellier)

[1Le Nouvel Observateur, « La vérité sur la hausse des prix », 23 juin 2008.

[2Citée dans Les Échos du 4 mars 2008 : « Les conflits sociaux prennent des formes de plus en plus diversifiées ».

 
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