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La gauche, la guerre et nous : réponse à Michel Collon et Saïd Bouamama

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Les deux auteurs se sont engagés à publier sur le site Investig’action les réponses qui leur seraient adressées. Nous ne doutons pas qu’ils le feront. Faute d’investigation, leur livre contient de fausses informations, que nous leur avons signalées, mais aussi de mauvaises interprétations sur la ligne anti-impérialiste du courant communiste libertaire.

Michel Collon et Saïd Bouamama ont cosigné un livre, La Gauche et la guerre, dans lequel ils interpellent le PCF, EELV, le NPA, le PG, la CGT, la CFDT, Alternative libertaire (AL) ainsi que « les trotskistes » et « les anarchistes » (sans plus de précisions), en les accusant – pour aller vite –, de soutenir les guerres impérialistes.

La quatrième de couverture résume ainsi l’affaire : « En 2003, nous étions des millions dans la rue pour empêcher les États-Unis d’attaquer l’Irak. Mais en 2011, pour arrêter les bombardements sur la Libye : plus personne. Pire ! Les mêmes organisations réclamaient cette fois… la guerre. »

Les deux auteurs concluent leur livre par un appel, « apprenons à débattre », et (page 335) invitent les organisations qu’ils interpellent à leur écrire ; « nous nous engageons à publier ces réactions sur le site Investig’action afin de favoriser le débat public et large ».

Laissant le soin aux autres organisations le soin de se défendre elles-mêmes, nous souhaitons répondre à Michel Collon et Saïd Bouamama pour ce qui est de l’ex-AL, mais aussi pour l’ex-Coordination des groupes anarchistes (CGA), organisations fusionnées en juin 2019 dans l’Union communiste libertaire.

Notre réponse commencera par un démenti. Nous n’écrirons pas « Collon et Bouamama mentent », comme aiment à le faire les conspirationnistes. Nous allons simplement démontrer que votre exposé comporte des erreurs qu’il convient de rectifier.

Et, plus bas, nous expliquerons notre orientation politique en toute clarté, car nous ne prenons pas l’engagement anti-impérialiste à la légère.

Les fausses information contenues dans La Gauche et la Guerre

Rappel des faits : le 17 mars 2011, après voir condamné les massacres perpétrés par Kadhafi contre le peuple révolté en Cyrénaïque (résolution 1970) le Conseil de sécurité des Nations unies décidait la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne (résolution 1973). Détournant l’objectif de cette résolution, une coalition d’États membres de l’Otan entama le 19 mars une campagne de bombardements sur l’armée libyenne qui s’acheva en octobre, après le lynchage de Kadhafi par les rebelles.

Comment réagirent alors AL et la CGA ? Elles condamnèrent sans ambiguïté l’intervention occidentale.

Le jour même de son déclenchement, la CGA dénonça « l’hypocrisie des États qui tentent de faire passer leur tentative de reprise en main impérialiste pour une intervention “humanitaire” au côté des révoltés »  [1].

Deux jours plus tard, AL condamnait également l’intervention et, tout en déclarant sa solidarité avec les « peuples du Maghreb et du Machrek en lutte pour leur liberté », exigeait « l’arrêt des bombardements en Libye et le retrait des troupes étrangères du Bahreïn ». L’organisation concluait en appelant « l’ensemble des organisations politiques, syndicales ou associatives de France s’opposant à la guerre à agir en commun pour faire cesser l’intervention militaire française en Libye »  [2].

Le 31 mars, enfin, à l’occasion d’une journée de protestation contre les bombardements en Libye à l’initiative du Mouvement de la paix, AL diffusait un tract reprenant, en les actualisant, les termes de ce communiqué. « Nous soutenons les révolutions au Maghreb et au Machrek mais ce n’est pas sous les bombes américaines qu’elles triompheront », disait-il entre autres, en clamant : « Non aux bombardements en Libye ! Retrait des troupes étrangères du Bahreïn ! »  [3].

Tract 31-03-11
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Il est difficile de faire plus clair. Ce que vous écrivez dans votre sous-chapitre « Des anarchistes proguerre ? », pages 10-11 de votre livre, sur le « virage à 180 degrés » d’AL qui aurait décidé de « soutenir la guerre US en Libye » est donc faux.

Mais d’où vient cette invention ? On pourra dire que vous avez été victimes d’un « médiamensonge », pour reprendre un terme cher à Michel Collon. En effet, l’unique source que vous citez – et qui n’a pas été recoupée – est un article, « Gauche révolutionnaire : la grande manipulation », publié sur un médiamenteur : le site web conspirationniste et réactionnaire (et climato-négationniste, et souverainiste, etc.) Arrêt sur info.

Cette utilisation des sources interroge évidemment la méthodologie employée dans votre livre. Une rapide investigation vous aurait épargné cette faute :

  1. plutôt que des sources secondaires douteuses, consulter les sources primaires, très facilement accessibles sur le web ;
  2. interroger les acteurs et actrices de l’époque ;
  3. discerner les sources valables. Par exemple : étudier l’expression collective (articles, tracts, communiqués, textes d’orientation politique) et l’action des organisations libertaires peut être une source valable d’analyse. En revanche, piocher au hasard sur Internet des textes anonymes, ou émanant de groupes éphémères ou inconnus (pages 237 et 240 de votre livre) pour en déduire des généralités sur le mouvement libertaire, ce n’est pas une méthode valable.

Une précision sur le « campisme » et le « ninisme »

Un certain nombre de guerres impérialistes occidentales ont été menées au prétexte de renverser des régimes dictatoriaux et d’instaurer la démocratie (Panama, Afghanistan, Irak, Libye…). Page 232, vous écrivez qu’« on peut critiquer ces régimes tout en se mobilisant effectivement contre l’agression impérialiste. Ce qui est problématique, c’est lorsque cette critique conduit à une position abstentionniste sur la question de l’engagement contre cette agression ».

Pour vous, cette « position abstentionniste » découle de ce que vous nommez le « ninisme » ni pour l’impérialisme, ni pour le dictateur »).

C’est une conclusion hâtive.

En 1991 et 2003, dans les manifestations contre la 1re comme contre la 2e guerre du Golfe, les slogans du type « Ni Saddam ni Uncle Sam » étaient courants. Ils étaient une façon simple et directe de dire que le dictateur était un ennemi du peuple (et non un honorable patriote, comme le professait le FN, par exemple), mais que c’était au peuple irakien de le renverser par lui-même… Et cela n’empêchait nullement de se mobiliser sur une base très claire de refus de la guerre impérialiste.

C’est la position de l’Union communiste libertaire, après avoir été celle d’AL et de la CGA. À la différence des « campistes » cependant, nous ne faisons pas d’anti-impérialisme sélectif. Nous condamnons tant l’impérialisme US que les impérialismes français, britannique, russe ou (bientôt ?) chinois. En conséquence, nous n’encensons ni ne dénigrons un soulèvement populaire en fonction du camp impérialiste qu’il gêne.

À l’époque du « Printemps arabe » de 2011, nous avons donc manifesté, en France, avec les diasporas tunisienne, libyenne, égyptienne ou syrienne, en solidarité avec les soulèvements populaires qui voulaient balayer des régimes policiers, racistes, corrompus, claniques, voire dynastiques. Tout cela en dénonçant les ingérences étrangères qui, hélas, menacent toute révolution (française, mexicaine, russe, chinoise...), comme l’Histoire nous l’enseigne.

À l’époque, en 2011, les « campistes », eux, ont fait leur tri. Ils ont applaudi les révolutionnaires de Tunisie et d’Égypte. Mais dans les cas libyen et syrien, ils ont opté, au mieux, pour le silence et une « position abstentionniste » (« ni dictateur, ni révolution ») ; au pire, pour la négation du soulèvement populaire et la défense d’un régime prétendument victime d’un complot international… (« ni Uncle Sam, ni révolution »)…

D’autres formes de « ninisme », en somme, mais inavouables !

La commission International de l’Union communiste libertaire

  • Ce texte a été transmis le 15 février 2020 au site Investig’action, pour publication, conformément à l’engagement pris par les auteurs.
 
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