Politique

Marseille dans le viseur : Le discours de tous les mépris

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Le 2 septembre 2021, Emmanuel Macron, candidat encore officieux à sa réélection, prononce à Marseille un discours de l’ultralibéralisme qui vient. Entre séduction de l’extrême-droite, menace répressive et infantilisation, c’est en charriant les poncifs les plus éculés sur Marseille, en entretenant les peurs de la bourgeoisie et en brandissant de fausses promesses que Macron annonce son plan  : la cité phocéenne n’est qu’un terrain d’expérimentation, voué à être déployé à tout le territoire.

La Plaine, entourant la place Jean-Jaurès, est l’un de ces quartiers centraux où la gentrification de Marseille tente de prendre pied. Un regard distrait pourrait conclure à l’inexistence, ou à la fin de la lutte des classes. Pourtant, il suffit que l’œil se décentre un peu des quelques boutiques minimalistes pour hipsters et bobos pour observer : l’éternel cosmopolitisme de Marseille, sa pauvreté aussi, le délabrement des bâtiments, la débrouille et le courage, l’inertie parfois, mais aussi la conscience qu’il s’agit de résister à ce qui tombe de Paris. Si on porte le regard un peu plus loin : les chantiers navals, les docks et les raffineries de Fos, un syndicalisme farouche face à un patronat souvent dynastique, toujours affairiste, violent. En périphérie  : des usines, des fabriques… Derrière l’imbécile cliché de la paresse du Sud, Marseille est industrieuse. Et combattante. Et solidaire.

Macron ne s’y trompe pas. La lutte des classes, il la sait réelle, et il a la ferme intention de faire gagner la sienne. Le discours prononcé à Marseille le 2 septembre dernier radicalise les méthodes ultralibérales, ultra-brutales de ce gouvernement. Car si son « Marseille en grand » prévoit 1,5 milliard d’euros pour les transports, la sécurité ou la culture, nous allons voir que sa mise en œuvre est largement sujette à privatisation, contrôle financier et politique par l’État, et intensification de l’appareil répressif.

Transports  : désenclaver les quartiers nord, où ne règnent – selon Macron – que la drogue, le non-droit et la vie parasite des allocataires du chômage, ceux qui s’achètent des écrans plats à la rentrée. Pour le président, « l’urgence est sécuritaire, sociale et sanitaire ». Sécurité : Macron veut « voir du bleu partout » et débloquera 150 millions pour 300 flics de plus, 500 caméras déployées dans les quartiers nord ; 8,5 millions de plus sont alloués à la modernisation du matériel – plus d’armes, évidemment.

Il ne faut pas se raconter d’histoires ; le trafic de drogue est une réalité marseillaise qui a encore fait 15 morts cette année. Mais les causes de la criminalité sont à chercher dans l’abjecte pauvreté de certains quartiers, parmi les plus pauvres d’Europe, dans la relégation des populations et l’absence de... tout : écoles, commerces, culture. Pendant la crise sanitaire, des quartiers entiers ont frôlé la famine et comme nous l’avions raconté dans Alternative libertaire de février 2021, c’est la solidarité des quartiers nord qui a permis de faire face à l’urgence alimentaire de toute la région ! Et les solutions ne se trouvent évidemment pas dans un renforcement accru de la répression, mais dans un désenclavement social, une prise en compte concrète, enfin, des gens qui vivent ici.

« Urgence »

Santé  : 169 millions alloués. La somme n’est pas ridicule. Mais comment pourra-t-elle résorber la « fracture sanitaire » entre quartiers centraux et quartiers nord ? La crise sanitaire montre à elle seule l’énormité du désarroi marseillais. À peine 60% de la population marseillaise est primo-vaccinée. Ce chiffre tombe à une personne sur trois dans les quartiers défavorisés. Le dépistage est quasi-nul, les personnes âgées impossibles à atteindre, et comme toujours ce sont les associations qui pallient l’indifférence des pouvoirs publics.

Pendant ce temps, à la tribune, Macron pérore toujours. Il « veut », au chapitre culture, de « grands studios de la Méditerranée » pour tourner « de grands films, de grandes séries ». Car « la ville doit porter le rêve méditerranéen ». Sans doute le film Bac nord résume-t-il son idée de la culture « pilier de la vie économique de demain », mais toujours est-il que la formation des jeunes générations, elle, sera assujettie à une vision managériale et gestionnaire de l’école. Insalubrité de beaucoup d’écoles, insuffisance de professeur·es et de couverture scolaire du territoire… Macron répond  : c’est à un nouveau modèle d’« école d’avenir » de servir de « laboratoire » national. Les directeurs et directrices choisiront leurs professeur·es pourvu que ceux-ci « adhèrent au projet », le tout sous le contrôle de l’État. Car Macron le rappelle : à l’instar des agents municipaux, les profs passent leur temps en grève.

L’éternelle logique d’entreprise ne dit pas en revanche de combien sera l’aide aux écoles ni combien sont concernées. Drôle de notion de «  l’urgence  ». Ce qui est sûr en revanche c’est qu’une bonne gestion suppose un contrôle aigu. Une Société publique locale d’aménagement d’intérêt national (Splain) pour les écoles, présidée par le Maire, mais pilotée par l’État : des subventions conditionnelles, donc, et « remboursables » à l’État. Pas de quoi permettre à Marseille de sortir la tête de l’eau. Quarante écoles ont déjà décidé de boycotter l’expérimentation Macron. Idem pour les transports, subordonnés à un Groupement d’intérêt public dont il y a fort à parier que l’exploitation sera proposée à des acteurs privés.

A Marseille, les combats de l’Après-M

cc Cuervo/UCL Aix-Marseille

Pensée gestionnaire et mépris de classe

On l’aura compris, Marseille est perçue comme un problème, ses habitants et habitantes comme des voyous ou des paresseux, qu’il ne s’agit aucunement de sortir du pétrin une bonne fois pour toute, mais au contraire de maintenir sous dépendance matérielle et sous surveillance policière. Ne nous y trompons pas : ce qui est vrai pour Marseille est vrai pour tout le pays. Le laboratoire marseillais n’est que le terrain d’exercice des politiques ultralibérales de Macron. Sa vision pagnolesque de la ville, son mépris pour ses habitants et habitantes, sa vision des réalités marseillaises façon série télévisée, sa méfiance bourgeoise pour les classes populaires, il les partage pour la France dans son ensemble. Ce discours est un discours de campagne. C’est son programme. C’est ce qui nous menace.

Ici ce sont les associations, les collectifs, le syndicalisme, le militantisme marseillais qui soutiennent la vie. Bref  : les Marseillais et Marseillaises – concrets, créatifs, indépendants, solidaires. Il est donc temps de renouer avec l’exemple de ces Marseillais et Marseillaises de 1792 à l’impeccable vision et ténacité révolutionnaire, qui sont parti·es faire rendre gorge au mépris de classe, à la privatisation de nos vies, à l’exploitation capitaliste effrénée.

Cuervo (UCL Aix-Marseille)

 
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