Ecologie

Essai : constat radical, mais solutions encore floues

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De livre en livre, Hervé Kempf, fondateur du site Reporterre, radicalise son discours anticapitaliste, et souligne avec force la menace que ce système fait peser sur l’existence de l’humanité. Et pourtant, à la lecture de son dernier opus, on reste plus d’une fois sur sa faim.

Hervé Kempf n’est pas un inconnu pour les lectrices et lecteurs d’Alternative libertaire. Fondateur de Reporterre, quotidien en ligne engagé en faveur de l’écologie qui rencontre une audience croissante, il est également l’auteur d’ouvrages d’enquêtes dans ce domaine et d’essais qui ont contribué à articuler davantage écologie et critique du capitalisme. Comment les riches détruisent la planète et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, disponibles chez Seuil dans la collection Points Terre, œuvraient déjà dans ce sens.

Que crève le capitalisme. Ce sera lui ou nous sorti à l’automne dernier met en avant ce parti pris de la rupture avec le capitalisme encore plus nettement au point d’en faire une question stratégique centrale et un défi majeur pour les écologistes conséquents. Il estime que l’alternative se pose entre effondrement du capitalisme et effondrement de la biosphère qui rendra la vie sur terre de plus en plus insupportable. Le capitalisme n’est pas réformable et certainement pas soluble dans l’écologie tant il est vrai qu’il a besoin de croître indéfiniment pour survivre au prix d’une destruction de la planète.

Une invitation au débat

L’accélération du processus de destruction de la biodiversité et l’accroissement de l’effet de serre, sans même insister sur le risque de développement d’autres types de pandémies, laissent peu de temps pour agir de façon décisive à l’échelle internationale et macro-économique face au risque d’un réchauffement incontrôlable.

Hervé Kempf estime que l’écologie est le talon d’Achille du capitalisme et c’est ainsi qu’elle est devenue une question centrale. Pis, il voit le capitalisme pris dans un bourbier de contradictions posées par l’enjeu écologique, l’endettement et l’explosion des inégalités qui dévore chaque jour davantage les classes moyennes en plus des classes populaires.

Il ne prétend pas proposer la stratégie qui permettra de défaire le capitalisme, mais nous livre l’état de ses réflexions et veut contribuer au débat. Pour cela, il explore plusieurs pistes. Ainsi il se réjouit des convergences entre mouvement écologiste et mouvements sociaux évoquant des moments clés comme le mouvement des gilets jaunes et le collectif Justice pour Adama ou encore la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Il est séduit par la stratégie des espaces libérés chère à une grande partie du mouvement autonome et libertaire et qui imprègne l’œuvre de l’écrivain Alain Damasio.

Toutefois ne percevoir l’anarchisme qu’à travers le prisme des communautés autonomes et un mouvement centré sur la seule transformation des modes de vie, c’est ne voir qu’une partie de sa réalité et occulter sa contribution aux luttes sociales et syndicales dans les entreprises, les quartiers et les zones rurales. Le syndicalisme, dans sa dimension combative, malgré son affaiblissement et ses limites, reste la force qui parvient à mettre le plus de monde dans la rue. En cela, il est une force collective qu’on peut difficilement ignorer quand on parle de rupture avec le capitalisme.

Le capitalisme n’est pas réformable et certainement pas soluble dans l’écologie tant il est vrai qu’il a besoin de croître indéfiniment pour survivre au prix d’une destruction de la planète.
cc Pixabay/ Pexels.com

Ce spectre quelque peu rétréci contribue à nourrir le doute que la convergence des luttes et les dynamiques portées par les mouvements autonomes et libertaires soient suffisantes pour atteindre la masse critique permettant de renverser la dictature capitaliste. C’est pourquoi sa recherche s’oriente davantage vers la construction d’un bloc social et politique associant mouvements sociaux, anarchisme, écologie politique, gauche institutionnelle, et technocrates éclairés ne se retrouvant plus dans le néolibéralisme et le capitalisme policier incarnés par la droite et l’extrême droite. Cette alliance pourrait incarner un espoir et un projet d’émancipation dans lequel gagneraient à se retrouver les classes populaires et une grande partie des classes moyennes de plus en plus sacrifiées par le capitalisme numérique. Il l’appelle de ses vœux tout en la questionnant à l’aune de ses incertitudes.

Points d’accord et divergences

Il évoque les moyens d’action qui lui semblent les plus appropriés pour pousser à la rupture, telle l’action directe et le sabotage des grands projets industriels inutiles, nuisibles et imposés conçu comme un moyen de les ralentir. Son interrogation porte également sur l’État et le moins qu’on puisse dire est qu’elle est contradictoire. Ainsi il estime que «  l’État reste incontournable, ne serait-ce que pour gérer les catastrophes à venir  » tout en rejetant une prise de pouvoir de type léniniste.

Il y a chez lui l’idée que l’alliance politique et sociale à laquelle il aspire, permettrait de construire un État social et écologique en transformant ce même État et en l’autonomisant du capital. Pourtant le recours à la fiscalité qu’il prône n’est pas anodin. C’est davantage un moyen de corriger les inégalités que de les abolir à la différence d’une socialisation par la base de la société assumée par les productrices et producteurs, autrement dit l’autogestion.

On le suivra volontiers quand il parle de relocalisation, d’autonomie (nous parlons d’autonomie productive), de développement des services collectifs ou de gestion des bien communs. Encore faut-il répondre dans tous ces domaines à une question cruciale  : qui décide  ?

On aimerait qu’Hervé Kempf aille jusqu’au bout de son raisonnement et de sa logique car il ne dit pas grand-chose de l’organisation politique d’une telle société. L’État et le système représentatif ont pour effet de déposséder la population de son pouvoir et de reposer sur des conduites politiquement passives. Aussi cette question est incontournable.

Certes le capitalisme est dans un bourbier dans lequel il entend nous enfoncer. Mais la démocratie représentative comprise comme le droit de sélectionner ses dirigeants gouvernant à leur guise a de moins en moins le vent en poupe. Et la construction d’une alternative ne peut faire l’économie d’une réflexion sur cette question qui a occupé une place centrale dans le mouvement des gilets jaunes.

Au terme de cet essai, on est traversé par des sentiments mêlés. On ressent d’abord une certaine satisfaction de voir un auteur qui se donne les moyens de contribuer au débat d’idées, articuler prises de conscience écologiste et anticapitaliste et prendre en compte la contribution des courants libertaires dans sa réflexion, ce qui est loin d’être le cas de la plupart des intellectuel·les progressistes.

Les points d’accord sont importants. Quant aux divergences – elles sont réelles – mais plutôt que chercher à les figer, elles doivent davantage constituer des invitations à en débattre afin d’apprécier celles qui sont dépassables et celles qui ne pouvant l’être n’empêchent pas de construire des luttes, des expériences alternatives, des outils collectifs, des stratégies d’alliance et un rapport de force à même de rompre avec un capitalisme toujours plus mortifère.

Laurent Esquerre (UCL Aveyron)

  • Hervé Kempf, Que crève le capitalisme. Ce sera lui ou nous, Seuil, 2020, 128 pages, 14,5 euros.
 
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