Outre mer : Mangrove et populations en danger

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La population martiniquaise résiste à sa destruction promise par la logique du système capitaliste… La lutte pour l’émancipation passe par la reprise en main du territoire qu’elle occupe. Cela signifie la protection de ce territoire, la prise en compte d’un écosystème fragile et, de fait, une opposition à l’exploitation des possédants.

L’Association pour la sauvegarde du patrimoine martiniquais (Assaupamar) est une association martiniquaise de protection de l’environnement. Cela pourrait sembler banal mais cette organisation, née dans un territoire français d’outre-mer, a dû se battre et s’affirmer dans un contexte de type colonial où le droit est sujet à d’étranges interprétations. Dans la colonie, l’environnement, comme le reste est l’objet d’une prédation, d’une exploitation s’apparentant à un pillage, sans respect ni concertation auprès des habitantes et des habitants. Mais la résistance populaire a su s’organiser.

[*De gigantesques cubes en béton*]

Dans les années 1970, de grands projets menacent la mangrove. A cette époque, on ne conçoit guère encore son importance écologique et son rôle de poumon pour cette petite île. La mangrove est surtout vue comme une nuisance. Ne sert-elle pas d’ailleurs de dépotoir ? N’est-ce pas un lieu à faire disparaître ? Assainir est le maître-mot. Pourquoi ne pas construire à la place de gigantesques cubes en béton : des hôtels de standing ? Place au bétonnage à tout-va et à tout ce qui peut être considéré comme un investissement rapportant de juteux bénéfices à court terme. Pourtant un certain nombre de personnes, et ce dans toutes les couches de la société, se rend compte de l’effet néfaste d’une disparition ou même d’un affaiblissement de la mangrove. Les promoteurs, comme à leur habitude, pensent alors qu’il suffit de quelques promesses, comme des créations d’emplois, pour duper le peuple. Ils ont tort. Ce sont des manifestantes et des manifestants déterminé-e-s de plus en plus nombreux qui se groupent bientôt. Un âpre combat débute où l’on voit éclore les modes d’action les plus originaux, comme par exemple la plantation de cocotiers à Rivière Salée ! Le maire, monsieur Elisabeth, partie prenante du projet de destruction de la mangrove, fait appel aux gendarmes. Cette intervention de la force coloniale au service de puissants intérêts ne fut pas oubliée et la carrière politique d’Elisabeth en pâtit largement !

[*Te se bwa, bwa se dlo, dlo se lavi [1]*]

En 1980, l’ampleur du combat, les succès et l’appui reçu dans toute la Martinique font évoluer l’Association pour la Sauvegarde du Patrimoine du Sud (Assaupasu) vers une nouvelle entité : l’Assaupamar. Au début des années 1980, l’Assaupamar entreprend une série d’actions comme les occupations de terre à Saint-Luce. Elle entreprend également des procédures devant les tribunaux et obtient parfois gain de cause. En 1982, elle fait annuler l’arrêté préfectoral concernant le barrage de Crève-Cœur. L’action se diversifie face à une volonté de développement touristique sauvage. Elle empêche le projet destructeur de festival pop qui doit réunir 150 000 étrangers dans la commune du François. Elle déjoue le projet de port de plaisance à la Point-Bois-d’Inde aux Trois-Ilets. Lutte victorieuse contre le projet d’implantation d’un hôtel de 4 000 chambres dans la commune de la Monnerot Nord.

C’est à partir de cette époque que la question de la terre et des plans d’occupation des sols deviennent un des enjeux de la lutte. Parallèlement, une campagne pour la préservation de la forêt humide se met en place. L’Assaupamar incite à une replantation de la forêt du Morne d’Arlet, aux Anses d’Arlets. Elle parvient à faire arrêter le massacre du site du Macouba et du projet d’aquarium qui le menace. L’association met la question de la gestion des ordures ménagères à l’ordre du jour. En 1989, elle est suffisamment forte pour susciter des manifestations importantes : celle du « convoi pour la Terre Martiniquaise » ou encore du « convoi de la Mer et de la Terre ». En 1990, sont organisées des manifestations de défense de la plage de l’Anse Azérot à Sainte-Marie et de la mangrove courant de La Fayette à Rivière Salée. On appelle à l’occupation des terres à Vaudrancourt et à Ducos : au lotissement des Abricots on occupe 52 logements. Dans ses congrès, l’association affine analyses et propositions dans une optique tout à la fois de préservation des écosystèmes et de légitimité. On remet ainsi le premier Madjumbé d’or consacrant le meilleur jardin créole.

Depuis, l’Assaupamar pérennise son action sur plusieurs fronts. Elle milite pour la protection du littoral par des actions de réappropriation, de droit au libre accès. Elle lutte pour la protection des ensembles boisés en combattant les projets destructeurs qui la menacent. Elle assure le combat contre les projets immobiliers et pour la sauvegarde du patrimoine foncier. Elle s’engage pour la défense des terres agricoles. Enfin, elle travaille à la protection de la sécurité et de la santé des Martiniquais : pollution à la dioxine, électromagnétique, etc. Rapidement, une corrélation s’établit entre actions sur le terrain et actions en justice. En effet, ce qui apparaît comme un juste droit à défendre, comme par exemple le droit d’accès au bord de mer, est considéré par la justice coloniale comme une atteinte à la propriété. Quand les militantes et les militants enlèvent les clôtures illicites, les forces de l’ordre ne viennent pas les aider mais au contraire pour les arrêter et les faire inculper !

[*Traquée par la justice et la bureaucratie*]

Certes, l’Assaupamar semble écoutée au sein des diverses commissions publiques où elle est admise, mais c’est à travers les filtres d’une pléthore d’administratifs qui en fin de compte décident. Ainsi, un des responsables du Fond national pour l’environnement en visite en Martinique s’étonne de voir que ce qui nécessiterait en France un simple courrier administratif doit faire ici l’objet d’une longue démarche procédurière qui finit le plus souvent devant les tribunaux. Visiblement la justice ne s’applique pas de la même manière dans les colonies. L’association fait partie du K5F, collectif de syndicats et d’associations né lors du grand mouvement social de février et mars 2009. Elle y défend particulièrement les avancées qui permettent une meilleure prise en compte de l’environnement de notre île. Ainsi, lorsqu’on évoque des investissements dans l’hôtellerie, l’Assaupamar s’oppose aux opérations pharaoniques et destructrices pour s’inscrire dans le projet d’un tourisme écologique. Mais le K5F, organisation de circonstances ayant un catalogue de revendications relativement limité, n’est-il pas un corset un peu étroit pour une association qui a encore tant de choses à proposer ? De toutes les manières, par les projets qu’elle développe déjà au service des populations, l’avenir appartient à l’Assaupamar.

Némo (Martinique)

[1La terre c’est le bois, le bois c’est l’eau, l’eau c’est la vie.

 
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