Accès aux soins : le grand charcutage

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La rentrée 2010 avait été marquée par la lutte contre la réforme des retraites. Pour cet automne 2011, le gouvernement semble vouloir s’attaquer maintenant au dernier grand bastion hérité de la Libération, le système de santé. Avec la même idée en tête : la suppression de tout ce qui n’est pas immédiatement rentable. Pour mieux passer en force, et à l’approche des élections, le gouvernement ouvre plusieurs fronts.

Que chacun se mette bien cela en tête : le temps de « l’assistanat, véritable cancer de la société » si l’on en croit Laurent Wauquiez est fini. Les populations qui voient chaque jour leur accès aux soins se raréfier ne pourront donc plus utiliser « de manière indue » des services de soins que le gouvernement s’évertue à démanteler. Deux évènements ont au début de l’été ramené la lumière sur les politiques de santé telles qu’elles sont mises en œuvre depuis quelques années par les différents ministres. D’un côté la démission de Xavier Emmanuelli de son poste de directeur du Samu social faute de moyens et de l’autre une discrète révision de la loi Hôpital, Santé, Patient, Territoire (dite loi HSPT).

[*Faire passer la pilule*]

Effrayée par de mauvais sondages, l’UMP a décidé de ne pas s’aliéner les médecins libéraux qui leur étaient traditionnellement acquis. La déjà peu contraignante version de 2009 de la loi HSPT s’était attiré le courroux des médecins libéraux et hospitaliers pour deux raisons : l’obligation pour des médecins libéraux de s’installer sous certaines conditions dans des « déserts médicaux », et la perte pour les médecins hospitaliers des directions effectives des hôpitaux désormais aux mains des gestionnaires. En quelques semaines et notamment sous l’impulsion du sénateur UMP Jean-Pierre Fourcade, ces deux points bloquants ont disparu [1] On ne connaît pas encore l’effet de ces mesures sur les cent dix mille médecins libéraux, mais dans l’optique des prochaines échéances électorales, la prudence est de mise. D’autant que pour rendre la pilule attractive, une nouvelle procédure, permettant de mesurer la performance de chaque médecin leur permettra d’espérer empocher une prime pouvant atteindre 9000 euros par an. Pour cela, les médecins devront remplir un certains nombre d’objectifs visant à augmenter la quantité d’actes réalisées sur les patientes et les patients comme par exemple parvenir à faire vacciner plus de 80 % des plus de 65 ans avec le controversé vaccin annuel contre la grippe, ou prescrire systématiquement des médicaments génériques. Cerise sur le stéthoscope, les généralistes peuvent désormais facturer 23 euros leurs consultations au lieu de 22 précédemment. Le feu semblait donc éteint mais c’était sans compter le départ tonitruant de Xavier Emmanuelli attirant l’attention sur le démantèlement de l’accès aux soins d’urgence.

[*Recul de l’espérance de vie*]

Lors de la campagne présidentielle de 2007, le candidat Sarkozy s’était ému de ce qu’en France des gens puissent dormir dans la rue et avait promis de remédier à cette situation [2]. De manière assez curieuse, la concrétisation de cette promesse électorale se traduit aujourd’hui par une baisse substantielle – jusqu’à 20 % en moyenne – du financement alloué aux structures d’hébergement d’urgence. Le gouvernement, par la voix de son secrétaire d’Etat au logement Benoist Apparu, propose en remplacement la mise en œuvre d’une nouvelle politique : le « Logement d’abord ». S’il est louable de vouloir proposer des logements pérennes aux plus démunis, supprimer l’aide d’urgence pour allouer des crédits à des actions de communication plus qu’à des actions sociales est un véritable non-sens. A l’heure actuelle, la nouvelle structure chargée de proposer un logement n’a en quatre mois, fait qu’une seule proposition de logement en Île-de France. De l’autre côté, le dernier centre d’hébergement d’urgence parisien réservé aux femmes – centre Yves Garel – a fermé ses portes le 30 juin faute de moyens, condamnant ainsi des femmes à dormir seules dans la rue. Cette baisse de revenus conduit le SAMU social à être dans l’incapacité de faire face aux nombreuses demandes qu’il reçoit chaque jour et condamne des personnes et familles déjà précaires à se retrouver à la rue [3]. Même en plein été, situation de l’année « réputée » favorable, près de deux tiers des demandes reçues n’ont pu être satisfaites (enquête effectuée par la FNARS pour La Croix). On n’ose imaginer quelle sera la situation pour peu que l’hiver se montre rigoureux.

Enfin, l’ensemble des nouvelles directives continuent d’affaiblir encore et toujours l’hôpital public, et par effet ricochet, de diminuer l’accès aux soins pour tous. Devoir faire toujours plus avec toujours moins semble être la devise des hôpitaux désormais vus comme des établissements « sainement gérés ». Que tel personnel s’avise de garder un patient durant une nuit et il faudra justifier que cette occupation de lit était absolument nécessaire. Autrefois à la pointe en matière d’équipements d’analyse, certains hôpitaux se retrouvent désormais dans l’impossibilité de pratiquer certains examens faute d’appareil. Les tensions exercées sur le personnel sont également très importantes, avec un nombre importants de troubles observés chez un personnel usé et fatigué de devoir en permanence agir dans l’urgence et avec un manque croissant de moyens.

Mais le gouvernement semble n’avoir cure de ces difficultés relevant de la gestion des ressources humaines. Après tout, les concours d’infirmières et d’infirmiers continuent de faire le plein. De bonnes âmes, principalement des femmes auxquelles la société continue de confier la gestion des malades dans ses tâches les plus ingrates, semblent toujours prêtes à porter l’hôpital sur leurs épaules. Derniers centres accessibles facilement et ouverts en permanence, les hôpitaux publics sont en train de revenir à leur fonction première moyenâgeuse, celle d’accueil des populations les plus fragiles qui y vont quand elles n’ont d’autres solutions. Le développement des cliniques qui sélectionnent les cas financièrement intéressants en laissant les pauvres et les cas trop lourds à l’hôpital public ne fait qu’accentuer la mise en place d’une médecine à deux vitesses.

[*Toujours plus avec toujours moins de moyens*]

Ce système, bien connu des anglo-saxons, est d’ailleurs en train de produire des effets des plus curieux outre-Atlantique. Mis en place il y a trente ans, les effets de cette politique de santé ont conduit les Etats-Unis à observer, pour la première fois de leur histoire ainsi que celle d’un pays occidental (hors Russie), un recul de l’espérance de vie. A ce rythme, nul doute que nous devrions observer par chez nous des effets analogues.

Après les retraites, le gouvernement s’attaque maintenant à l’accès aux soins en ayant recours aux habituels artifices. D’abord, créer les conditions les plus défavorables pour constater que l’actuel système souffre de graves défaillances auxquelles il faut remédier par une réforme dont l’issue est déjà connue. Aux privés (assurances, cliniques ou spécialistes), la garantie de revenus en hausse et la conservation des actes rentables. Au public, les soins les moins rémunérateurs, aux plus démuni-e-s ou les cas extrêmes. A ceux qui peuvent payer des mutuelles, un possible accès aux soins dépendant de leurs revenus. Aux autres, l’espérance que le dispensaire puisse soigner ce jour là leur problème.

L’affaire pourrait paraître simple si le gouvernement ne s’était pas mis en tête de vouloir tailler encore plus dans les dépenses de santé en voulant faire porter par les proches les frais liés à la dépendance, dont on sait qu’ils représentent des coûts non négligeables aussi bien en temps – très majoritairement assumés par les femmes – qu’en argent introuvable en temps de crise. Ces derniers temps, les luttes du secteur de la santé se sont soldées au mieux par un maintien des services dont les directions souhaitaient la disparition, mais jamais par une amélioration de l’offre ou de la prise en charge. Bien qu’isolés à travers le territoire, tous les personnels et usagers en lutte pour le maintien des structures menacées montraient tous la même volonté : celle d’un accès aux soins, libres et adaptés pour toutes et tous.

David et Nico (AL Paris Nord-Est)

[1Une loi dite Fourcade qui revient sur deux obligations (jamais appliquées) faites aux médecins libéraux afin de lutter contre les déserts médicaux : l’obligation pour les généralistes de zones denses d’aider leurs confrères de campagne ou de banlieue débordés, sous peine d’une amende de 3 000 euros par an, et l’obligation de déclarer leurs congés. Le même Fourcade publiant dans la foulée un rapport préconisant entre autres un renforcement du rôle d’orientation du conseil de surveillance des hôpitaux (composé majoritairement de médecins).

[2« Je veux, si je suis élu président de la République, que d’ici à deux ans plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d’y mourir de froid », discours du candidat Nicolas Sarkozy le 18 décembre 2006 à Charleville-Mézières.

[3Cet été à Montreuil rue des Sorins ou à Paris au square Boucicaut, les interventions policières contre des familles sans logement furent des plus violentes : matraques et gaz lacrymogènes.

 
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