Débats : Pour une critique sociale croissante, décroissons !

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Il y a des débats, confus, passionnés, qui plombent, divisent et désorientent durablement. Ce fut par exemple le cas du débat sur la « laïcité » lancé à l’occasion du vote en France d’une loi d’interdiction du port du hijab à l’école, débat désastreux qui n’a de plus abouti qu’à obscurcir les questions soulevées.

Mais il est des débats, non moins confus et passionnés, qui, au contraire, contribuent à réarmer la critique et à bouleverser de façon féconde les termes dans lesquels nous pensons l’état des choses et nos modes d’action. Notre conviction est que les discussions ouvertes par la mise en circulation du mot d’ordre de « décroissance » relèvent de ce second genre. C’est pourquoi nous avions réalisé pour La Revue internationale des livres et des idées un entretien avec Stéphane Lavignotte à propos de son livre La Décroissance est-elle souhaitable ? (Paris, Textuel, 2010). Cet entretien, intitulé « Comment vivons-nous ? Décroissance, “allures de vie” et expérimentation politique », reproduit dans Penser à gauche [1]

Un débat confus

Le débat sur la décroissance est assurément passionné et confus : on a ainsi accusé les « objecteurs de croissance » – en vrac – d’être malthusiens (de prôner une réduction rigoureuse de la croissance démographique), d’encourager la récession et le chômage, de vouloir empêcher tout progrès scientifique et technique, de préconiser l’adoption par tous du mode de vie de nos ancêtres du Néolithique, d’entretenir une conception dirigiste et autoritaire de la politique, de promouvoir égoïstement une perspective politique de nantis qui n’aurait de sens que pour les trop riches nations du Nord…

Il suffit de lire le livre de Lavignotte, ou encore celui, tout aussi didactique, en même temps qu’impertinent, de Denis Bayon, Fabrice Flipo et François Schneider (La Décroissance. 10 questions pour comprendre et débattre, Paris, La Découverte, 2010), pour mesurer toute la mauvaise foi de ces accusations – qui ont de surcroît le tort de passer sous silence le fait que la décroissance est avant tout un chantier et que les objecteurs de croissance sont divisés, notamment entre les partisans d’expérimentations collectives locales à distance de l’État, qui entretiennent un rapport critique aux institutions et qui sont souvent ouverts à la critique des normes et des identités portée par les mouvements minoritaires (homosexuels, féministes, régionalistes, etc.), et les partisans d’une transformation sociale « républicaine » obtenue par la médiation de l’État, qui se présentent aussi comme les défenseurs de « l’ordre symbolique » que les mouvements minoritaires, au moins dans leurs revendications les plus radicales, menaceraient. (Les premiers se retrouvent plutôt autour du magazine S !lence, les seconds autour de Paul Ariès et de La Décroissance.)

Un débat fécond

Mais qu’est-ce, donc, qui nous intéresse dans la décroissance ? Et en quoi ce terme provocateur est-il fécond ? La force de la revendication de décroissance est de remettre en question des « évidences », de s’en prendre notamment, pour commencer, à l’idole de la croissance, cette idée omniprésente et à peu près incontestée, à gauche comme à droite, selon laquelle la « croissance » (l’intensification du règne de la marchandise au Nord) ou le « développement » (la conformation des pays du Sud au modèle social et économique du Nord) seraient la condition de tout bien.

Non seulement, affirment les objecteurs de croissance, une croissance infinie n’est pas possible dans un monde fini, mais la croissance est en fait un processus destructeur, tant du point de vue social que du point de vue écologique, qui menace jusqu’à la possibilité de la vie sur Terre. C’est tout le dispositif idéologique avancé par les promoteurs du « développement durable » ou d’un « New Deal écologique » qui est ici radicalement mis en question. La croissance capitaliste induit nécessairement la destruction de ressources vitales non renouvelables, ainsi que de biens dont la valeur n’est pas quantifiable (comme certains milieux naturels et certains modes d’insertion des êtres humains dans ces milieux) - ce à quoi aucun progrès technologique ne saurait remédier. De ce point de vue, l’on peut dire que la problématique de la décroissance est une façon de penser à hauteur de la situation historique actuelle, où l’alternative entre un mouvement de démocratisation radicale et la barbarisation toujours plus accusée du monde s’impose chaque jour davantage. Face à la contre-révolution néolibérale et à ses effets dramatiques, face aussi à l’épuisement des ressources naturelles et aux dérèglements climatiques, y a-t-il encore un sens à vouloir nous sauver en sauvant le capitalisme et sa logique folle d’accumulation, à travers la recherche d’un nouveau compromis historique ? N’est-il pas au contraire urgent de rompre, en particulier, avec le productivisme et ses corrélats, le travaillisme et le consumérisme ?

Il importe de souligner que, pour les objecteurs de croissance, ces questions s’imposent indépendamment même de toute menace de catastrophe. Plus fondamentalement, la perspective de la décroissance a pour intérêt de nous conduire à nous interroger sur le caractère désirable des modes de vie qui sont les nôtres. Désirons-nous vraiment cette société ? Désirons-nous vraiment vivre comme nous vivons ? Comment le capitalisme parvient-il à capter et à orienter notre désir ? Ne pourrions-nous pas le réorienter ? La critique développée par les objecteurs de croissance remet au cœur de la politique la question du sens et du désir ; elle lie critique du système et critique du quotidien et du monde vécu, dans leurs aspects les plus concrets ; elle manifeste le caractère indissociable de la critique de l’exploitation et de la critique de l’aliénation. Dès lors, il apparaît clairement qu’il n’y a pas de sens à opposer les luttes « économiques » et les luttes « culturelles », « sociétales » ou « existentielles ». Ce à quoi nous invite le mouvement de la décroissance, c’est justement à transformer notre sensibilité, la perception de nos modes de vie, à en interroger le sens et la valeur, pour libérer notre imaginaire politique.

À l’heure où apparaît de façon de plus en plus flagrante la péremption du compromis social-démocrate des dites Trente Glorieuses - qui « rétribuait » la soumission à l’ordre capitaliste par la diffusion générale des « bienfaits » de la croissance -, à l’heure aussi où l’épuisement des ressources naturelles et les bouleversements climatiques mettent en lumière les conséquences apocalyptiques du capitalisme, la perspective de la décroissance a toutes les chances d’apparaître de moins en moins utopique.

Charlotte Nordmann et Jérôme Vidal, éditions d’Amsterdam

[1Il peut aussi être lu sur le site www.revuedeslivres.net et sur le site d’Alternative libertaire., est selon nous un des textes les plus riches, les plus suggestifs et peut-être aussi les plus positivement discutables que nous ayons publiés.

 
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