Entretien : Agir et penser radicalement à gauche aujourd’hui

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Irène Pereira est sociologue et militante à Alternative libertaire. Elle a publié entre autres Peut-on être radical et pragmatique ? (Textuel, 2010) et Les grammaires de la contestation - Un guide de la gauche radicale (La Découverte, 2010).

Alternative libertaire : Qu’est-ce qu’être de gauche pour toi, aujourd’hui ?

Irène Pereira : Il me semble que la gauche actuelle est et doit être porteuse de trois aspirations.

La première c’est celle d’une critique de l’exploitation économique, d’une aspiration à la justice sociale et à la remise en cause des inégalités économiques. Une gauche qui oublierait cet aspect risquerait des dérives libérales telles que celles qui ont pu être dénoncées à travers la critique des sociaux-libéraux ou des libéraux-libertaires.

Il me semble également qu’être de gauche, c’est porter une aspiration à la radicale démocratisation des institutions politiques. Un mouvement de gauche qui oublierait cet aspect risque une dérive autoritaire. Enfin, être de gauche c’est revendiquer une émancipation individuelle et une libération des mœurs, on l’oublierait sous peine de dérive conservatrice.

Si la critique de l’exploitation a bien été portée par les mouvements léninistes, les deux autres ont été relativement méprisés. Au contraire, il me semble que l’intérêt des courants libertaires, en tout cas tel qu’ils avaient été théorisés par Daniel Guérin, était de porter ces trois aspirations.

Quels sont pour toi les défis auxquels est confrontée la gauche radicale et plus particulièrement le mouvement libertaire ?

Le mouvement libertaire est issu du mouvement ouvrier et des courants socialistes. Ces courants avaient mis au coeur de leur pensée la question de l’exploitation économique et de la lutte contre le capitalisme.

Néanmoins, à partir des années 68 ont surgi ou ressurgi d’autres mouvements qui ont affirmé leur autonomie par rapport au mouvement ouvrier : féminisme, mouvements de racisés, mouvement écologiste. Il me semble que l’un des défis qui traverse la gauche radicale aujourd’hui (on le voit aussi bien au NPA, au Parti de Gauche, qu’à la Fase), c’est l’articulation du mouvement ouvrier et de ce qu’on avait appelé à une époque les « nouveaux mouvements sociaux ».

La question est : comment penser de manière cohérente tous ces mouvements pour pouvoir agir ensemble. En effet, si l’on souhaite construire un grand mouvement d’émancipation global, il faut être capable de dépasser l’émiettement à la fois théorique et pratique, c’est à dire de construire une théorie et une pratique qui produisent de la convergence.

Quelles sont les précautions qu’il faut prendre pour tenter de construire cette convergence et quel peut être le rôle des communistes libertaires ?

Pour moi, l’un des aspects précieux de l’action libertaire, c’est son attachement au respect des revendications d’autonomie des groupes opprimés. Si les anarchistes ont rejoint les syndicats, c’est parce que c’était le lieu où les prolétaires s’auto-organisaient. S’il est important aujourd’hui de construire de l’unité, il ne faut pas la fonder uniquement sur la base de l’anticapitalisme.

Il ne faut pas confondre, comme on le fait trop souvent, critique du capitalisme et analyse matérialiste. L’exploitation économique n’est pas la base matérielle uniquement du système capitaliste, mais également du système patriarcal, du système étatique, du système raciste et du système de la rationalité technicienne (qui est la base de l’exploitation de la nature). Il y a des formes d’exploitation économique qui ne sont pas réductibles au capitalisme : l’exploitation domestique des femmes à travers les tâches ménagères ou l’exploitation de racisés par le biais de formes d’esclavage modernes…

Mais partir des revendications d’autonomie de chaque mouvement social à s’autodéterminer, ne signifie pas multiplier à l’infini les systèmes d’oppressions, ni les penser comme indépendants les uns des autres. Un mouvement social qui ne s’appuie pas sur la base d’une analyse matérialiste et donc de revendications contre l’exploitation économique, ne constitue pas un mouvement autonome. Par exemple : la marchandisation qu’a connu le mouvement gay tient notamment au fait qu’il ne s’appuie pas sur des revendications matérielles. C’est dans l’alliance avec les mouvements féministe et lesbien dans la lutte contre le système hétéro-patriarcal que ce mouvement pourrait éviter sa dérive libérale.

De même, j’ai dit que les mouvements étaient autonomes, mais pas indépendants. En effet, si ces systèmes matériels d’oppression sont intér-dépendants les uns des autres, alors il n’est pas possible de combattre l’un sans combattre les autres. C’est ainsi qu’il devient possible de dépasser les controverses théoriques qui constituent un obstacle à l’articulation pratique des différents mouvements sociaux. Alors certes, avoir une théorie qui nous aide à penser de manière unifiante et cohérente, cela ne suffit pas à construire de l’unité dans la pratique, mais cela peut y contribuer....

Qu’est-ce qui pour toi, dans la pratique militante, est en train, ou doit changer ?

Je pense pour ma part qu’il est nécessaire de sortir d’un rapport que je qualifierai de léniniste à la pratique auquel d’ailleurs le syndicalisme révolutionnaire, par sa mise en avant de l’action directe, échappait. Chez Lénine, il y avait l’idée qu’il n’y avait « pas de mouvement révolutionnaire, sans théorie révolutionnaire ». Cela ne veut pas dire que la réflexion théorique n’a pas un rôle. Mais il ne peut s’agir de dogmes, mais uniquement d’hypothèses à expérimenter relativement à une situation. C’est ce que j’ai appelé la radicalité pragmatique.

Un autre de ses aspects, c’est la continuité qui est expérimentée entre moyens et fins, entre améliorations immédiates, revendications à moyen terme et transformation révolutionnaire. Si je prends un exemple concret qui est celui des non-titulaires dans la fonction publique, il y avait une sorte de tension qui semblait insurmontable. D’un côté, soit on revendiquait l’amélioration des conditions immédiates des précaires, en exigeant par exemple des CDI, mais on risquait à terme de détruire le statut du fonctionnaire, soit, on défendait le statut et on ne faisait rien pour les précaires. Maintenant, on commence à arriver à penser qu’il faut articuler les deux : par exemple en revendiquant des CDI, mais en exigeant que ceux-ci ne soit qu’un sas provisoire vers la fonctionnarisation des précaires.

propos recueillis par Cuervo (AL 95)

Irène Pereira, Les grammaires de la contestation. Un guide de la gauche radicale, éditions Empêcheurs de penser en rond, collection La découverte, 225 pages, 14,50 euros.

Irène Pereira, Peut-on être radical et pragmatique ? éditions Textuel, collection Encyclopédie critique, 141 pages, 9,90 euros.

 
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