Le mercure monte pour les salaires




L’inflation réelle, celle des biens de consommation courante, dépasse largement les 10 %. Les prix de l’énergie explosent, menaçant les particuliers et déstabilisant le tissu industriel avec le spectre d’une violente récession. Les tensions guerrières s’exacerbent tout comme la crise climatique. Dur contexte pour les luttes salariales.

La séquence actuelle de hausse des conflits sur les salaires ne date pas de la rentrée de septembre. Les secteurs de la santé, du médico-social et du social ont connu depuis plus d’un an des mobilisations ayant abouti aux accords salariaux dits du Ségur. La peur du mécontentement a même forcé le gouvernement à la hausse générale, bien que très insuffisante, des salaires dans la fonction publique, remettant en cause le blocage des salaires qui datait de nombreuses années.

Question de tactique

Les luttes pour les salaires ne sont pas spontanément propices à un mouvement d’ensemble. Si les fonctionnaires peuvent se reconnaître sur un mot d’ordre national fédérateur autour du point d’indice, dans le privé, entreprise par entreprise, les situations sont toutes différentes. Un patron peut facilement désamorcer un conflit en jouant sur les primes, sur les divisions syndicales, les concurrences corporatistes d’ateliers, les augmentations individuelles. Aujourd’hui, des patrons prennent même les devants en augmentant les salaires par peur de perdre leurs salariés dans un contexte de «  grande démission  » et de débauchage des «  talents  » par leurs concurrents directs. Dans les grands groupes, les négociations sont tiraillées entre les échelons local et national. Même au sein d’une convention collective, les salarié·es ayant des acquis, pour toutes sortes de raisons, supérieurs à la grille salariale de branche ne voient aucun bénéfice lors des augmentations générales des minima par métiers, qui restent en dessous de leur grille d’entreprise.

L’instant gréviste est lui-même très fragile. Il faut et les conditions de mécontentement et le courage «  d’y aller  », ainsi que la confiance collective qu’une victoire est possible. Il faut aussi dépasser la crainte de «  couler  » la boîte quand déjà les résultats ne sont pas fameux. Il faut enfin une fenêtre de tir, un gros carnet de commande, une urgence de livraison, pas de stocks à écouler. Le moment où les «  jaunes  » sont en congés, voire en maladie. La grève est une école de tactique et de compréhension fine du rapport de force. Plusieurs mois avant l’été, c’est la hausse du prix du carburant qui a été l’élément déclencheur de nombreux conflits salariaux dans le privé. Et puis s’est ajoutée l’inflation sur tous les produits indispensables à la vie quotidienne. Ce n’est pas que dans les grandes entreprises que les salarié·es sont passés à l’action. Même les syndicats d’accompagnement n’ont pas été en reste. C’est dire la nouveauté de la situation  !

Primes contre salaires, le contrefeu patronal

De nombreuses petites et moyennes entreprises ont connu leur première grève. Et des secteurs peu, ou pas du tout, habitués à des actions sur les salaires ont décidé d’agir. Des dizaines et des dizaines de milliers de personnes ont fait l’expérience de leur force par leur unité à la base, ainsi que des assemblées générales démocratiques. Car une des particularités des conflits dont il est question, c’est qu’en général ils ont été, ou ils sont, majoritaires. Pour le patronat, cet effet «  tache d’huile  » devait être stoppé au plus vite. Pour le moment, c’est peine perdue. Face à une situation inconnue depuis plusieurs années, face à l’inquiétude grandissante du patronat et des directions de ressources humaines, le gouvernement n’a pas traîné pour bricoler un contrefeu. Ce n’est pas la hausse immédiate des revenus des salarié·es qui était ici combattue. Mais il lui fallait trouver le moyen d’éviter, ou du moins de limiter le plus possible, la hausse du salaire de base. Car une fois cette hausse gagnée, c’est une autre histoire pour revenir dessus… Le gouvernement a donc très rapidement sorti des textes pour favoriser l’intéressement, ainsi que l’attribution de primes plus élevées que la «  prime Macron  ». Une fois l’orage passé, zéro prime et zéro intéressement pour l’année prochaine, voilà un objectif possible pour le patronat.

C’est pour toutes ces raisons que les appels à la grève générale pour les salaires n’ont pas beaucoup de sens, et ne sont guère entendus. Au mieux, les militant·es dans une boîte sans tradition syndicale peuvent s’appuyer sur une journée nationale pour entraîner leurs collègues. Mais dans les secteurs expérimentés du prolétariat, du privé comme du public, on sait bien qu’une telle journée ne permet pas de gagner. Ainsi, mettre en grève son entreprise à l’occasion des négociations annuelles obligatoires (NAO) doit être l’objectif basique des syndicalistes. La gymnastique indispensable pour forger le collectif salarié. Or les NAO c’est n’importe quand dans l’année. Ainsi, plusieurs entreprises, après une première grève gagnante il y a plusieurs mois, sont reparties dans le conflit puisque l’inflation continue sa course ascendante.

L’appel à la grève générale contre une réforme gouvernementale, comme sur les retraites, ou pour une revendication emblématique et fédératrice a, lui, vraiment du sens. Mais même l’augmentation du Smic n’en a un que pour une petite partie du salariat.
Cette période d’inflation se traduit par un important appauvrissement de dizaines de millions de personnes. Elle frappe au-delà des salarié·es, des retraité·es et des jeunes les plus pauvres et les précaires. Elle est donc une source, parmi bien d’autres, qui peut rendre possible une mobilisation qui s’étendrait.

Toutes et tous ensemble ?

Car de temps en temps, trop peu souvent à l’échelle d’une vie militante, c’est la colère générale qui se transforme en grève générale, balayant le train-train militant, secouant brutalement bureaucrates et révolutionnaires. Les tornades les plus violentes sont aussi les moins prévisibles. C’est pourquoi, tout en continuant l’activité syndicale quotidienne, nous devons nous préparer, et surtout préparer nos collègues à l’imprévisible.
Jean-Yves (UCL Limousin)
Pessac (Gironde)

 
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