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Lire : Reeve, « Le socialisme sauvage »

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Pourquoi ressortir ce livre publié en 2018 ? Les faits sont têtus et le mouvement des gilets jaunes a amplement relayé dans son fonctionnement cette demande d’émancipation de la parole et des actes d’une part, par le recours à des procédures de démocratie directe ou assimilées et d’autre part, par de la méfiance voire de la défiance à l’encontre de la représentativité.

Pourquoi ressortir ce livre publié en 2018 ? Les faits sont têtus et le mouvement des gilets jaunes a amplement relayé dans son fonctionnement cette demande d’émancipation de la parole et des actes d’une part, par le recours à des procédures de démocratie directe ou assimilées et d’autre part, par de la méfiance voire de la défiance à l’encontre de la représentativité.

Le mûrissement du mouvement a conduit à se poser les questions du mandatement et de la révocabilité. Les élu·es de tous bords ne s’y sont pas trompé·es et ont vu là une remise en question des fondamentaux de leur démocratie.

Dans son ouvrage, Charles Reeve entend produire un essai et le vocable a toute son importance tant le sujet de celui-ci est mouvant, vaste, complexe et sujet à bien des discussions.

Son étude n’est en rien une somme historique trèspoussée sur chaque période puisque tel n’est pas son projet. Cette historiographie au service des dominé·es est fortement documentée et s’appuie sur nombre d’ouvrages essentiels pour comprendre. Chaque chapitre se voit doté d’un référentiel de cinq livres.

Le livre traite les périodes de la Révolution française à nos jours. Charles Reeve narre cette formidable aventure humaine qui opposa et oppose toujours l’auto-organisation des luttes et la démocratie directe face à l’hétérogestion et la démocratie représentative. En cela l’ouvrage peut aider à comprendre l’actuelle période et l’affrontement idéologique entre les revendications du mouvement des Gilets jaunes portant sur l’autodétermination, les assemblées souveraines et les réponses institutionnelles des adeptes de la démocratie représentative.

Deux siècles de révolutions

Le lecteur ou la lectrice sera convié·e à côtoyer les expériences de la Révolution française, de la Commune de Paris, de la Révolution russe, des conseils ouvriers en Allemagne, de l’Espagne de 1936, de 1968, du mouvement zapatiste, des ZAD…

Le projet est donc ambitieux et méritoire même si pour ma part, j’émettrai certaines réserves sur la période de la Commune où le communalisme est absent et les enjeux ne sont pas toujours des plus explicites pour le profane.

Par ailleurs, la place de Marx et la singularité que Marx attribue aux communistes m’interpelle : ils et elles«  ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers [...] n’ont point d’intérêts qui les séparent du prolétariat en général [...] ne proclament pas de principes sectaires sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier  ». En revanche :« Pratiquement, les communistes sont donc la section la plus résolue, la plus avancée de chaque pays, la section qui anime toutes les autres  ; théoriquement ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence nette des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.  »

L’ambiguïté de ce positionnement chez Marx reste source de bien des controverses, surtout que, la question de la démocratie directe ou représentative fut diversement interprétée par la suite. Cette impasse conduit d’ailleurs à taire également partiellement le conflit au sein de la Première Internationale et la fin de cette dernière.

Pourquoi ne pas avoir suffisamment souligné que« l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs et des travailleuses elles-mêmes  » ?

Que cache cette appellation de socialisme sauvage ? Face à la multitude de courants spontanés, de constructions autonomes, émancipatrices qui traversèrent les mouvements sociaux, les thuriféraires avant-gardistes ne manquèrent pas et bien souvent jetèrent l’anathème sur ces constructions sociales. Toutes ces demandes d’être entendu·es, écouté·es, considéré·es ne reçurent bien souvent que mépris et déconsidérations. Face aux socialismes labellisés, prétendument notoires, pour ne point dire scientifiques, restait l’appellation de sauvage.

L’ouvrage de Charles Reeve lui rend amplement hommage et je ne saurai que trop en conseiller la lecture pour favoriser l’éclosion de l’ensauvagement socialiste dont les soviets et les conseils ouvriers furent de magnifiques témoignages.

Un livre pour bien des réflexions ultérieures et surtout un enseignement riche de pratiques. À suivre… !

Dominique Sureau (UCL Angers)

  • Charles Reeve, le Socialisme sauvage : Essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours,, L’Échappée , 2018, 320 pages, 20 euros.
 
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