Retour sur les grèves de l’hiver 2019-2020

Raffineries : La grève a pris, pas le blocage

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Pourquoi les raffineries de pétrole, en première ligne dans la lutte contre la loi Travail en 2016, sont-elles restées en retrait lors des grèves de l’hiver 2019-2020 ? Certaines ont pourtant été en grève reconductible – jusqu’à 43 jours à Grandpuits –, mais la CGT n’a pu obtenir l’arrêt complet des installations. Éclairage.

Début janvier 2020, alors que la SNCF et la RATP entraient dans leur cinquième semaine de grève, l’inquiétude pointait. Certes, le mouvement avait magnifiquement enjambé la « trêve de noël » et restait déterminé. Mais l’arrivée des premières feuilles de paie à zéro euro allait faire mal. La reprise du travail menaçait. Quel secteur pourrait alors jouer le rôle de locomotive de la lutte ?

Les regards se tournaient avec insistance vers les raffineries de pétrole, fers de lance de la contestation de la réforme Fillon en 2010, puis de la loi El Khomri en 2016. Qu’en était-il en 2020 ?

Niveau 1 et niveau 2 de la lutte

Dans un établissement classé Seveso 2, comme une raffinerie, la grève obéit à des modalités particulières, pour éviter tout accident. En termes de rapport de force, il y a en quelque sorte le niveau 1 et le niveau 2. Au niveau 1, on fait grève, mais sans arrêter les installations : la production continue a minima, mais le carburant ne sort pas du site. Au niveau 2, on force l’arrêt des installations : c’est une opération plus sensible, qui s’étale sur plusieurs jours et bloque tout durablement, puisque le redémarrage lui-même prendra plusieurs jours.

La CGT est majoritaire dans sept raffineries sur huit (voir encadré ci-dessous) et, dès qu’il est apparu que la date du 5 décembre 2019 pourrait être le point de départ d’une lutte de grande ampleur, la Fédération nationale des industries chimiques (Fnic), qui se classe dans l’aile combative de la CGT, s’est retroussé les manches. Le 22 octobre, elle a appelé à la grève reconductible à partir du 5 décembre.

Au sein de la Fnic, les syndicats des raffineries disposent de leur propre coordination, animée par Thierry Defresne, délégué syndical central pour les raffineries Total. Ensemble, les militantes et militants ont préparé la bataille, tout en ayant conscience que le climat serait moins porteur que quatre ans auparavant. « Les salarié·es ont souvent ­gardé un souvenir désabusé de la lutte de 2016, constate Defresne. Beaucoup l’ont vécue comme une “grève par procuration” qui les a vus acclamés en héros certes, mais des héros assez isolés et finalement perdants après plus de trois semaines de grève… » Avant le 5 décembre, les remontées du terrain étaient donc assez mitigées. Les salarié·es se disaient prêts à participer à un mouvement d’ensemble, mais sûrement pas à en prendre la tête. Faire grève, oui. Arrêter les installations ? Ça dépendrait des événements...

À cette circonspection s’ajoutaient des conjonctures locales contrastées. À Donges, le site, assez inadapté au marché, est menacé, et Total fait du chantage aux investissements. Feyzin avait déjà fait 52 jours de grève à l’automne, sur un sujet local, et il allait être ardu de repartir bille en tête. La Mède, elle, vit une certaine insécurité : en 2019, elle a été reconvertie dans l’agrocarburant, et sa viabilité économique est incertaine. Quant aux deux raffineries d’Exxon, elles sont traditionnellement moins combatives.

Néanmoins, les syndicalistes se sont attelés à la tâche. Il s’agissait de convaincre les collègues en vue du grand rendez-vous du 5 décembre.

En 2010 (ici, à Grandpuits) comme en 2016, les ouvrières et ouvriers des raffineries, en pointe dans la lutte, ont été acclamés comme des héros. Ils en ont souvent gardé le souvenir mitigé de s’être battus à la place des autres.
cc Daniel Maunoury

Le jour J, tôt le matin, sur chaque site, au moment des changements d’équipes, les salarié·es se rassemblent devant les grilles, sous les drapeaux syndicaux. On prend la parole, on se compte, on vote. Et le résultat est inégal : seules Grandpuits, Gonfreville  [1], la Mède et Lavéra partent en grève reconductible, mais sans arrêt des installations. Donges décide une grève intermittente : 72 heures chaque semaine. Feyzin ne répondra qu’aux journées d’action nationale. Et les deux sites d’Exxon ne bougent pas, ou très peu.

La préfecture réquisitionne à Grandpuits

La participation est donc réelle, avec de vraies grèves… mais seul un arrêt de la production peut impressionner le pouvoir. Comment y parvenir ? La tactique de la Fnic-CGT consiste à fixer la date d’une action vraiment simultanée sur les huit raffineries : 48, 72 ou 96 heures de grève « toutes en même temps ». Cela donnerait confiance aux grévistes pour aller plus loin, et passer au « niveau 2 ».

Problème : ça ne se goupille pas. Malgré les tournées, les discussions – 3 AG par jour sur les sites en grève, pour qu’y participent les 5 équipes tournant en 3 × 8 –, les tractations avec FO, aucune date commune ne convient. Pourtant, on sent qu’il ne manquerait pas grand-chose pour un basculement vers le blocage. Les grévistes de Petroineos par exemple, ont commencé à arrêter certaines installations entre les fêtes. À Grandpuits, les jeunes ouvriers refusent d’assurer les relèves pour contraindre les anciens, plus rétifs, à arrêter les installations – mais avant d’en arriver là, la préfecture les réquisitionne pour les obliger à assurer la sécurité.

Début janvier, enfin, s’ouvre une fenêtre de tir. Alors que le déclin menace à la SNCF et à la RATP, les fédérations de la Chimie CGT et FO s’entendent sur un appel à 96 heures de grève non stop, à partir du 7 janvier, sur les huit raffineries. Et ça ­marche… presque. La grève de 96 heures est bien suivie – même chez Exxon – mais les AG ne votent pas l’arrêt des installations. Même sur un bastion comme Grandpuits, cette option ne recueille que 45 % des voix. La messe est dite. Les raffineries ne seront pas le relais tant attendu.

Passé la journée d’action nationale du 9 janvier, le mouvement décline donc inexorablement. « Nous avons échoué à surmonter les réticences des salarié·es, regrette Thierry Defresne. Il n’empêche que la meilleure stratégie pour créer un rapport de force reste celle de 2016 : arrêt des installations et blocage total de la production. »

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)


LE PAYSAGE DU RAFFINAGE

L’Hexagone compte huit raffineries. Cinq dépendent du groupe Total : Donges (Loire-Atlantique), Feyzin (Rhône), Grandpuits (Seine-et-Marne), Gonfreville (Seine-Maritime) et la Mède (Bouches-du-Rhône). Deux appartiennent à l’états-unienne ExxonMobil : Gravenchon (Seine-Maritime) et Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Enfin, l’anglo-chinoise Petroineos exploite le site de Lavéra (Bouches-du-Rhône).

La raffinerie de la Mède représente un cas particulier : jusqu’en 2015 elle traitait 7,5 millions de tonnes de pétrole brut par an. Depuis sa reconversion en 2019, elle produit 500 000 tonnes annuelles d’agrocarburant. Celui-ci est qualifié de « biocarburant » pour des raisons publicitaires, alors qu’il n’a rien de biologique. Il est produit à partir d’huile de palme (cause majeure de déforestation en Malaisie et Indonésie), de colza et de graisses animales.

La CGT domine dans sept raffineries. FO n’est majoritaire qu’à Feyzin.

[1Gonfreville, cependant, cessera la grève au bout de neuf jours : dans la nuit du 13 décembre, en effet, un incendie sur le site obligera à l’arrêt complet des installations. Trois mois plus tard, celles-ci n’ont toujours pas redémarré.

 
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