Débat écologie et cause animale (1/2)

Allier cause animale et anticapitalisme

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Quel rôle pour l’animal dans les sociétés humaines ? C’est est un point central de la réflexion écologique, où convergent deux questions éthiques majeures  : celle de la souffrance et de l’exploitation animale d’un côté, et de l’autre, celle de l’élevage animal tel qu’il est déterminé par le capitalisme, où les paysannes et paysans sont tout autant des sujets exploités par un système. S’agit-il d’aménager l’élevage tel qu’il existe, de réduire son empreinte écologique, la souffrance animale autant qu’humaine ? S’agit-il au contraire de rompre entièrement avec ce modèle ? Et comment ? Alternative libertaire invite ce débat dans ses colonnes.

La lutte animaliste est parfois accusée de complaisance envers le capitalisme. Loin des visées individualistes parfois mis en avant nous pensons que cause animale et lutte anticapitaliste peuvent mutuellement s’articuler et s’enrichir.

Les libertaires ont toujours refusé la hiérarchisation des luttes et tenu à comprendre les spécificités de chaque système de domination. La cause animale a elle aussi fait partie des intérêts majeurs des anarchistes, notamment à la Belle Époque [1]. Nous défendons dans cette perspective la prise en compte des intérêts des animaux, et dénonçons le refus de s’en préoccuper au prétexte de la lutte anticapitaliste.



Prendre en compte les intérêts des animaux

Nous élevons, exploitons et tuons des animaux pour notre consommation alimentaire ou vestimentaire, nous les enfermons pour nous divertir, nous testons nos produits cosmétiques et médicamenteux sur eux − la liste est longue. Pourtant, les recherches scientifiques et notamment en éthologie [2] nous montrent que de nombreuses espèces forment des sociétés, composées d’individus sensibles ayant des intérêts propres. Ces individus s’organisent avec des rôles sociaux, ressentent des émotions  : peur, joie, ennui ou encore empathie. Ils ont aussi, à des degrés divers, des niveaux de conscience leur permettant de savoir qu’ils existent, qu’autrui existe, et de ne pas vouloir mourir. Il nous semble donc que nous devons respecter et prendre en compte ces autres individus et sociétés, dans notre façon de construire la nôtre.

Bien que nous ne puissions pas «  faire société  » avec les animaux de la même façon qu’avec les humains, nous pouvons envisager une société libertaire débarrassée de l’exploitation animale. En effet, bien qu’ils soient présentés comme une évidence de l’ordre du naturel, les produits d’origine animale sont remplaçables. Nous défendons ainsi un projet éco­nomique et agricole libertaire incluant une végétalisation massive de l’alimentation, et ce d’autant plus que les protéines végétales sont des cultures écologiquement préférables – elles réclament moins d’espace et produisent (beaucoup) moins de gaz à effet de serre notamment [3].

Pour l’écologie comme pour la cause animale, la sortie du capitalisme est une condition certes insuffisante, mais indispensable.
photothèque rouge

Ce projet de société libertaire et écologique ne nécessite pas, contrairement aux idées reçues, de technologies de pointe comme la viande de synthèse ou des substituts industriels. La seule contrainte est la production de vitamine B12, non présente dans le régime végétal, mais simple à produire localement et peu coûteuse énergétiquement [4]..

L’industrie de l’élevage tente actuellement de redorer son blason par des arguments sur «  l’exploitation à taille humaine  », prétendant limiter la souffrance animale. Elle instrumentalise pour cela quelques élevages dont les pratiques, d’une part sont marginales, d’autre part relèvent souvent plus de la déclaration d’intention que de la réalité  : les «  petits élevages  » et abattoirs de proximité ne sont pas des lieux idylliques, les animaux y souffrent aussi (et ce, alors qu’aucun produit issu de l’élevage ne nous est indispensable pour notre consommation).

En tant que libertaires, nous partageons les critiques faites aux mouvements véganes qui visent la transformation de la société par un changement de pratiques individuelles, et reposent souvent sur la culpabilisation. Nous dénonçons aussi les connivences de certaines organisations avec des pans de l’industrie agro-alimentaire. Il est cependant essentiel de rappeler que ces connivences ne structurent pas l’ensemble du mouvement.

Que les multinationales investissent par anticipation dans les produits véganes et s’emparent d’un marché de niche, rien de plus attendu. Il nous semble bancal d’en déduire une complicité générale entre militantes et militants animalistes et industrie, au risque d’une surinterprétation quasi complotiste  : l’ensemble de la cause animale serait manipulée par l’industrie pour nous convertir à leurs futurs produits, alors que leur production actuelle a déjà la mainmise sur le marché alimentaire  ?

Une société sans exploitation animale est possible

Quant à nous, la cause animale telle que nous l’envisageons est intrinsèquement anticapitaliste. En effet, la transition d’une industrie basée sur l’élevage vers une production largement végétalisée remettrait en cause des pans entiers de notre économie (agro-alimentaire, vestimentaire, pharmaceutique, cosmétique, etc.). Cette transition, défendue pour des raisons éthiques, est radicalement incompatible avec l’impératif capitaliste de rentabilité.

De plus, la prise en compte des intérêts des animaux implique aussi nécessairement la fin de la destruction des écosystèmes (qui sont leurs milieux de vie), ce qui implique de lutter urgemment à la préservation de l’environnement – tandis que dans un régime capitaliste, la destruction de l’environnement perdurera tant qu’elle sera rentable.

En d’autres termes, pour l’écologie comme pour la cause animale, la sortie du capitalisme est une condition certes insuffisante, mais indispensable. Nous prônons non pas un changement réformiste fondé sur des lois concernant les types d’élevages ou les limites de la souffrance acceptable, mais bien une transformation révolutionnaire de la société impliquant de repenser en profondeur notre rapport à l’exploitation et à la domination des animaux.

Nous nous opposons à la logique absurde qui voudrait que, pour continuer à vivre avec les animaux, il faille nécessairement les exploiter et les tuer sans nécessité. Nous avons confiance en la capacité d’une société, débarrassée du capitalisme, à réinventer d’autres mode de coexistence tout en soutenant une agriculture paysanne. Bien que cette perspective puisse sembler lointaine, nous n’attendrons pas plus longtemps pour y travailler.

Groupe de travail Condition animale de l’UCL

[1Sur la cause animale et une analyse des divergences anarchistes sur cette question, on pourra lire Anarchie et Cause animale, deux volumes, aux éditions du Monde libertaire.

[2Discipline qui étudie le comportement des espèces animales.

[3Nous soulignons aussi que le soja destiné à la consommation humaine est en grande majorité cultivé en France ou dans les pays frontaliers, et non pas importé d’Amérique du Sud comme on le lit encore trop souvent.

[4On voit ainsi se développer les productions locales de B12 en France

 
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