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Lire : Bihr, Husson, « Thomas Piketty. Une critique illusoire du capital »

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Si l’économiste star des médias a rencontré nombre de critiques à sa droite, rares ont été les contradicteurs soulignant les limites cruciales de sa lecture du capitalisme et l’idéalisme de son analyse comme de ses propositions politiques. Respectivement sociologue et économiste, Alain Bihr et Michel Husson s’y attellent dans un essai incisif.

Se présentant d’abord comme une recension du dernier ouvrage en date de Thomas Piketty, Capital et idéologie, consacré aux justifications idéologiques des inégalités sociales, l’essai de Bihr et Husson constitue une critique bien plus ambitieuse de la matrice idéologique de l’économiste français le plus connu du monde. Point par point, il démontre le faiblesse théorique de Piketty et notamment sa connaissance superficielle des conceptions de Marx et Engels.

Consacré au «  capital  » et à «  l’idéologie  », il est frappant que l’imposant volume ne comprenne aucune définition pertinente des deux notions et ne fournisse qu’une lecture des inégalités réduite aux seules inégalités de revenus. Se promenant dans l’Histoire comme dans le ciel des idées, Piketty laisse de côté l’existence objective des rapports sociaux de production, ramenés à des choix de société arbitraires et à des conflits purement idéologiques. Un «  petit parfum d’escroquerie intellectuelle  » embaume le pikettysme, dont l’analyse des rapports entre conflits sociaux et idées politiques semble nous renvoyer au début du XIXe siècle.

faiblesse théorique de Piketty

En conséquence, son ouvrage se présente comme une série de schémas historiques aussi curieux que binaires. Avec les révolutions des XVIIIe et XIXe siècles, nous serions passés de «  sociétés ternaires  » à des «  sociétés de propriétaires  », comme si la tripartition médiévale entre ceux qui travaillent, ceux qui prient et ceux qui combattent était un universel anthropologique ou même une réalité sociale  : les historiens savent pertinemment qu’il s’agissait avant tout d’un discours et non d’une structuration réelle, les différents ordres médiévaux étant très hétérogènes et ne constituant pas des classes sociales. Les facteurs socio-économiques ayant conduit à la naissance du capitalisme sont royalement ignorés par un auteur qui est pourtant un statisticien accompli, de sorte que notre mode de production est curieusement décrit comme une «  société de propriétaires  ».

Piketty échoue parfois tout simplement à traiter le sujet central de son livre  : l’idéologie. Laissant de côté les grandes justifications de la pauvreté fournies par Burke ou Malthus, il se concentre arbitrairement sur l’évolution des institutions politiques, aboutissant à une compréhension très pauvre de l’idéologie bourgeoise. De même, les réformes sociales de l’entre-deux-guerres sont appréhendées avec un idéalisme déconcertant. Le développement du mouvement ouvrier, favorisé par la concentration du prolétariat dans des usines où la productivité est le mot d’ordre, est réduit à un simple «  contexte  ». On ne saurait donc comprendre le développement de l’État fiscal et social.

Notre propre séquence historique souffre des mêmes défauts d’analyse  : la baisse du taux de profit observée depuis les années 1970, qui a amené les capitalistes à accroître le taux d’exploitation du prolétariat pour maintenir ses rendements, est encore laissée sur le banc de touche. En conséquence, le développement du marché mondial et du crédit ainsi que la stagnation de l’investissement restent inintelligibles. De cette lecture erronée de l’histoire longue du capitalisme, Piketty tire une série de propositions candides. Se cantonnant à une «  réforme paramétrique du capitalisme   », son «  socialisme participatif  » s’illusionne sur les mérites de la cogestion à l’allemande et aboutirait au mieux à un capitalisme bridé où les salariés seraient contraints de s’auto-exploiter.

une lecture erronée de l’histoire ducapitalisme

Les conditions de réalisation de certaines propositions ambitieuses, notamment sur l’unification européenne, ne sont pas explicitées, traduisant là encore une croyance intellectualiste dans la toute-puissance des idées. En somme, Piketty fait partie des nombreux intellectuels qui s’évertuent mollement à sauver le capitalisme de lui-même. Bien qu’ils fassent parfois dire aux citations de Piketty un peu plus que ce qu’elles semblent réellement dire, Bihr et Husson le démontrent avec tranchant et rigueur, dans une polémique toute marxienne.

Mathis (UCL Grand Paris Sud)

  • Alain Bihr et Michel Husson, Thomas Piketty. Une critique illusoire du capital, Syllepse et Page 2, 196 pages, 10 euros.
 
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