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Analyse : Gafam, un nouveau capitalisme ?

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L’Âge du capitalisme de surveillance, le remarquable opus de la sociologue étatsunienne Shoshana Zuboff, est sorti le 15 octobre en français aux éditions Zulma. L’occasion de présenter cette autrice majeure et son œuvre.

Shoshana Zuboff est une sociologue étatsunienne, professeure émérite à la Harvard Business School, dont les travaux portent sur la dimension économique et sociale d’Internet et des nouvelles technologies. Elle travaille depuis 2014 à théoriser l’émergence et le fonctionnement de ce qu’elle a proposé d’appeler le «  capitalisme de surveillance  », qui constitue le fil conducteur de son dernier ouvrage, titanesque synthèse de près de mille pages de l’ensemble de ses recherches.

Début des années 2000, Google, rapidement suivie par d’autres grandes entreprises du numérique, se rend compte qu’elle est assise sur une mine d’or jusque là inexploitée  : les données personnelles des internautes. C’est le début de la revente de ces données aux publicitaires désireux de produire de la publicité ciblée aussi efficace que possible, le début d’une analyse méticuleuse et incessante de nos moindres faits et gestes motivée par le pur profit, et par la même occasion le début de ce que Zuboff appelle le capitalisme de surveillance.

Pour la sociologue, l’importance de ce tournant a été jusque là sous-estimée par les différentes analyses  ; elle place au contraire cette mutation du capitalisme au même niveau que l’invention du fordisme. Un tout nouveau paradigme, une remise à plat des règles, un nouveau système économique dans lequel ceux qui s’accrochent vainement aux anciennes règles chutent durement.

Le commerce des données personnelles

Le XIXe siècle était celui de la ruée vers l’or ; le XXe siècle, celui de la ruée vers le pétrole (dont le surnom d’or noir n’est pas une coïncidence)  ; le XXIe siècle est et sera celui de la ruée vers les données personnelles du monde entier. Le siècle de l’analyse informatique des big data, ou grandes données, rendue possible seulement par l’augmentation spectaculaire des puissances de calcul et capable de transformer les rêves de certains en réalité  : une population très précisément mesurée, disséquée, analysée, prédite et surtout influencée.

C’est le second versant majeur de l’analyse de Zuboff  : la publicité ciblée n’a été qu’une phase transitoire, la préhistoire du capitalisme de surveillance si l’on veut. Le réel capitalisme de surveillance, et par là son réel danger, se trouve dans la capacité aujourd’hui bien documentée des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et autres Batx (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) de décider à notre place.

Le scandale Cambridge Analytica (une opération de manipulation tout à fait volontaire des votes lors de l’élection américaine de 2016 et du Brexit par une entreprise exploitant les données de Facebook) mais aussi le jeu Pokemon Go (orchestré en sous-main par Google et amenant ses utilisateurs et utilisatrices aux portes d’enseignes ayant payé exprès pour ce supplément de consommateurs et consommatrices) sont les exemples favoris de Zuboff. Aujourd’hui, les capitalistes de la Silicon Valley ne se contentent plus seulement de nous proposer d’acheter ce qui nous intéresse le plus  ; ils fabriquent complètement nos besoins, nos envies, nos émotions.

Shoshana Zuboff à l’institut Alexander Von Humboldt.
cc BY 3.0

Un scénario digne des œuvres de science-fiction La Zone du dehors ou Westworld, mais qui est malheureusement bien réel pour Shoshana Zuboff. Loin de seulement affirmer péremptoirement sa thèse, elle la documente longuement, à travers une analyse fouillée qui a eu un retentissement impressionnant aux États-Unis. Barack Obama l’a publiquement placé dans sa liste de livres favoris de 2019, mais l’ouvrage a aussi été encensé par une gauche plus authentique puisque les comparaisons avec Le Capital de Karl Marx ont été nombreuses.

Cette comparaison est-elle pourtant fondée  ? Là où Le Capital est un ouvrage d’économie politique et de philosophie, L’Âge du capitalisme de surveillance est écrit avec un angle nettement plus socio-historique. Là où le premier était incontestablement en avance sur ses contemporains, le second est une thèse parmi d’autres sur les mutations du capitalisme dues au numérique. Une thèse contestable, et contestée, d’ailleurs.

Le sociologue français Sébastien Broca par exemple, auteur d’Utopie du logiciel libre, a été interviewé par Le Monde en juin 2019 pour commenter la sortie anglaise du livre de Zuboff. Il n’a pas été tendre  : selon lui, la critique proposée par Zuboff est «  assez classique  », les entreprises ont «  toujours cherché à modeler les comportements individuels  » et le capitalisme de surveillance ne serait pas «  radicalement différent de ce point de vue  ». L’autrice chercherait tellement à faire du capitalisme de surveillance le nouveau paradigme du capitalisme qu’elle en oublierait de le resituer dans «  une histoire plus large  ». Par ailleurs, elle aurait tendance à ignorer, ou du moins à ne pas mentionner, les nombreuses initiatives militantes en lutte contre cette société de surveillance généralisée  : pour Sébastien Broca, et on ne peut que le rejoindre sur ce point, Shoshana Zuboff «  veut se positionner en lanceuse d’alerte  » mais «  elle n’est pas la première et elle n’est pas la seule  ».

Une analyse perfectible ?

Certes, l’œuvre de Zuboff passe à côté de toutes les recherches théoriques récentes sur le capitalisme à l’ère des nouvelles technologies et ses concepts manquent parfois de finesse et d’articulation – on regrette notamment que pour une théorie nouvelle du capitalisme, le lien à Marx ne soit qu’allusif –, mais à l’heure de StopCovid, du télétravail, des cours en distanciel et de Zoom partout, on ne peut que saluer la formidable mise en récit de trois décennies de transformations économiques complexes et espérer qu’elle aura le retentissement qu’elle mérite.

Notons en conclusion que pour celles et ceux qu’une lecture aussi ambitieuse rebuterait, il existe de nombreuses interviews de Shoshana Zuboff, en anglais avec ou sans sous-titres, sur Youtube ou sur des réseaux moins «  capitalisme de surveillance  » comme Peertube  !

Léo (UCL Lyon)

  • Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance, Zulma, 2020, 864 pages, 26,50 euros.
 
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