Dossier spécial Paris 1871

Commune, comités de quartiers, une dialectique inaboutie

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Les ex-communards devenus anarchistes reprocheront beaucoup au conseil de la Commune d’avoir perpétué les formes anciennes du pouvoir politique  : des élus certes intègres, mais dont l’action était trop déconnectée de celle des comités d’arrondissements, expression directe de l’action populaire.

Dans quelle mesure y eut-il eu un pouvoir populaire sous la Commune ? On peut dire qu’elle fut un projet tendant vers la démocratie directe, mais inabouti. Pour qu’il aboutisse, il aurait fallu une véritable dialectique entre les comités d’arrondissement, émanation directe du peuple – ou du moins de sa frange active – et le conseil de la Commune issu des élections municipales du 26 mars 1871.

Cette dialectique n’exista guère. Dans les quartiers populaires, les comités d’arrondissement exercèrent des tâches de gestion locale, tandis qu’à l’hôtel de ville, les élus de la Commune étaient débordés par le cumul des tâches administratives, législatives et exécutives. «  Nous étions surmenés de travail, racontera par la suite Arthur Arnould, accablés de fatigue, n’ayant pas une minute de repos, un instant où la réflexion calme pût se produire [...]. Comme membres de la Commune, nous siégions deux fois par jour [...]. En plus, chacun de nous faisait partie d’une commission [...]. D’autre part nous étions maires, officiers de l’état civil, chargés d’administrer nos arrondissements respectifs  » [1]... Dans l’ensemble, le conseil ne sut pas articuler son action avec l’énergie populaire motrice de la révolution, ce qui a pu exaspérer les révolutionnaires de base.

Pourquoi ce ra­tage ? On peut incriminer le manque de temps – la Commune n’exista que deux mois – et les conditions chaotiques d’un Paris à l’économie désorganisée, épuisé par le siège prussien et menacé par l’armée de Versailles. On peut aussi regretter, en cette époque où ­l’anarchisme et le syndicalisme révolutionnaire n’existaient pas encore, l’absence d’une organisation influente, dotée d’une claire vision fédéraliste et autogestionnaire, pour peser sur le cours des événements. Les néojacobins – qui étaient les plus nombreux – et les blanquistes – les plus sérieux – n’avaient pas cette conception des choses, et leur dirigisme échoua. Les proudhoniens étaient trop impo­litiques, et les militants de ­l’Association internationale des travailleurs trop divisés.

Après le 18 mars, les clubs réquisitionnèrent les églises pour tenir leurs séances (ici à Saint-Nicolas-des-Champs). Ces lieux de débat admettaient les femmes, ce en quoi ils étaient plus avancés que le conseil de la Commune, élu au suffrage masculin le 28 mars.
cc Smeton/BNF

Pourtant, la soif d’engagement était là. Bien avant le mois de mars 1871, selon l’historien Bernard Noël, « les comités pullulaient dans Paris : il y avait des comités de vigilance, des comités républicains, des comités municipaux... Il y avait aussi des conseils, des assemblées, sans parler des clubs [...]. Cette multiplication était le signe d’une vie politique intense. » [2]

bouillonnement populaire

Dès la chute de Napoléon III, la section parisienne de l’AIT avait impulsé des « comités de vigilance », bientôt fédérés par un Comité central républicain des vingt arrondissements. Un contre-pouvoir donc mais qui, contrairement aux espoirs des gens de l’AIT, n’alla jamais ­jusqu’à se poser en concurrent du gouvernement provisoire, oscillant « entre le rôle d’au­xiliaire maugréant, d’opposant modéré ou d’adversaire résolu ». Du coup, à la base, les comités d’arrondissements furent assez vite « domestiqués » par les ­maires [3].

Le 25 mars, à la veille des élections municipales, le Comité central des vingt arrondissements s’enhardit et publia un appel penchant vers la démocratie directe : « La commune est la base de tout État politique […]. Elle implique […] la souveraineté du suffrage universel […] pouvant se convoquer et se manifester incessamment. Le principe de l’élection appliqué à tous les fonctionnaires ou magistrats. La responsabilité des mandataires, et par conséquent, leur révocabilité permanente. »

Quant aux clubs, au nombre d’une trentaine dans Paris, sans tâche précise à accomplir, ils furent surtout un baromètre de l’opinion populaire. On y dénonçait les insuffisances de la Commune, au risque parfois d’une surenchère verbale de plus en plus exaspérée [4].

Et du côté du conseil de la Commune ? Celui-ci, élu au ­suffrage universel masculin, comptait 92 hommes – moins 16 élus des quartiers bourgeois, qui ne siégèrent pas [5] – issus des classes populaires et de la petite bourgeoisie : 33 artisans et commerçants ; 24 professions libérales ou intellectuelles ; 6 ouvriers.

Les décisions du conseil s’élaboraient dans neuf commissions thématiques, allant des finances à la justice en passant par la « sûreté générale » et l’enseignement. Une commission exécutive coiffait l’ensemble. Fallait-il, comme sous la Révolution française, que « le peuple » puisse assister aux délibérations ? On s’y refusa tout d’abord, en invoquant le secret militaire. Il fallut attendre le 18 avril pour que ses délibérations soient publiés dans le Journal officiel. Puis, dans une « Déclaration au peuple français », la Commune proclama « l’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs intérêts » et se prononça pour le « droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres » [6]

Scission autour du «  Comité de salut public  »

Arthur Arnould (1833-1895),
élu au conseil de la Commune, se réfugia en Suisse où il milita dans l’AIT anti-autoritaire. En 1876, il fut un des dépositaires des archives de Bakounine.

Pensant surmonter le désordre administratif, le conseil de la Commune vota le 2 mai, par 45 voix pour et 23 contre, un « Comité de salut public » de 5 membres dotés des « pouvoirs les plus étendus ». Réminiscence de la Révolution française, cette tentation dictatoriale provoqua une scission au sein de la Commune. Tandis que néojacobins et blanquistes dominaient la majorité, on retrouva dans la minorité – qualifiée a posteriori d’« anti-autoritaire » – la plupart des militants de l’AIT comme Eugène Varlin, Pindy et Ostyn, Arthur Arnould mais aussi l’écrivain Jules Vallès et le sculpteur Gustave Courbet. La minorité quitta l’assemblée après avoir publié un manifeste dénonçant l’illusion passéiste d’un « pouvoir dictatorial qui n’ajoutera aucune force à la Commune », une « usurpation de la souveraineté du peuple ».

Le Comité de salut public s’avérant finalement impuissant, la minorité recommença à siéger le 21 mai. Ana­lysant l’événement, Arthur Arnould estima que la minorité voulait « une révolution originale, essentiellement sociale et populaire, qui devait compléter, mais non recommencer la première Révolution » [7]

La démocratie directe, c’est précisément ce qui manqua, selon Arnould : « La première erreur de la Commune, celle dont toutes les autres découlèrent, fut de se constituer beaucoup trop en gouvernement, de se considérer trop comme une assemblée souveraine ordinaire, et de vouloir légiférer, agir, en vertu de son exclusive initiative, quand elle n’aurait dû se considérer que comme le pouvoir exécutif du peuple de Paris. »  [8]

Dominique (UCL Angers)


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Bibliographie


Illustration : « Le club à l’église », tirée de Bertall, Les Communeux. Types, caractères, costumes, Plon, 1880.

[1Arnould, Arthur, Histoire populaire et parlementaire de la commune de Paris, 1878.

[2Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune, Mémoire du Livre, 2000.

[3Jacques Rougerie, « La Première Internationale à Paris 1870-1871 », à retrouver sur Commune1871-rougerie.fr.

[4Benoît Malon évoque un «  flot de radicalisme outré  » dans La Troisième Défaite du prolétariat français, Guillaume éd., 1871.

[5Journal officiel, 2 avril 1871.

[6Journal officiel, 21 avril 1871.

[7Arthur Arnould, op.cit., p 84, 1878.

[8Ibidem, p 96.

 
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