Dossier spécial Paris 1871

Les rouges prémices de la Commune

Version imprimable de cet article Version imprimable


Quand la Commune de Paris se dresse face au gouvernement, en mars 1871, c’est l’aboutissement d’un processus. Depuis déjà six mois, sur fond d’invasion allemande, le pays est en proie à une crise prérévolutionnaire, marquée par plusieurs tentatives insurrectionnelles. À chaque fois, la prise d’armes s’est faite sur l’idée que les communes pouvaient être le recours des classes populaires, et la relève d’un État failli.

Lorsque la France déclare la guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870, le Second Empire se croit imbattable. Après un plébiscite réussi en mai 1870, le régime pense consolider encore sa base grâce à une guerre patriotique qui fera taire la contestation intérieure. En effet, Napoléon III a été contraint à bien des concessions depuis quelques années : il a dû accorder le droit de grève en 1864, la fin de la censure préalable de la presse en 1868, le droit de réunion publique en juin 1868.

Affaiblie par le massacre de juin 1848  [1], la classe ouvrière retrouve au début des années 1860, une nouvelle combativité. La création en 1864 de l’Association internationale des travailleurs (AIT) et la montée de la conflictualité sociale ont fait naître des fantasmes de complots ouvriers au sein du patronat  [2].

Abattre l’empire pourrissant

Mais la guerre de «  Badinguet  » va signer sa chute. Et les premières défaites de l’été 1870 ouvrent une période prérévolutionnaire : des émeutes républicaines, auxquelles prend part l’AIT, éclatent les 7 et 8 août à Marseille ; idem à Lyon et à Paris les 13 et 14 août.

Après la reddition de Napoléon III à Sedan le 2 septembre, la révolution éclate à Lyon, à Paris, à Marseille et ailleurs. Le Palais-Bourbon est envahi par la foule et le président de l’Assemblée, Eugène Schneider, grand patron de la métallurgie, s’enfuit sous les cris de « À mort l’assassin du Creusot ! À mort l’exploiteur des ouvriers ! » La République est proclamée le 4 septembre, à Lyon d’abord, puis à Paris, par le député républicain Léon Gambetta.

L’extrême gauche – de Blanqui à Bakounine en passant par Vaillant et Jules Vallès –, réclame alors la « guerre populaire » pour refouler l’armée prussienne. De leur point de vue, la journée du 4 septembre a changé la nature du conflit qui, de dynastique, est devenu politique. Blanqui lance le journal La Patrie en danger sur ce thème, en multipliant les références à l’imaginaire de 1792-1793, quand le peuple en armes sauva la révolution face aux armées monarchistes de l’Europe coalisée.

Le gouvernement provisoire, dit « de défense nationale », qui prend la suite de l’Empire déchu, se montre cependant incapable d’une telle énergie. Composé de républicains modérés comme Jules Favre ou Jules Ferry, il se préoccupe avant tout du maintien de l’ordre social et se montre pressé de négocier la paix avec la Prusse.

Les Prussiens ne passeront pas

Ce gouvernement – et la bourgeoisie qui le soutient – se sent d’autant plus en insécurité qu’après la destruction de l’armée impériale à Sedan, il ne peut plus guère s’appuyer que sur la garde nationale, une « armée citoyenne » jugée peu fiable (lire page 18). Dès le 19 septembre, alors que l’armée prussienne encercle Paris, Jules Favre entame donc des pourparlers avec Bismarck. Colère des Parisiens et Parisiennes contre ce « défaitisme ». Dès le lendemain, le journaliste Félix Pyat lance, dans Le Combat, l’idée d’un pouvoir concurrent et révolutionnaire : une Commune, élue par le peuple de Paris sur le modèle de ­celle de 1792  [3].

L’idée, qui va être abondamment reprise, entre en résonance avec celle de Bakounine et de ses amis qui de Lyon, appellent quelques jours plus tard à une « Fédération révolutionnaire des communes » pour mener contre la Prusse une guerre populaire qui pourrait être l’épicentre d’un nouveau Printemps des peuples contre les vieux trônes de toute l’Europe. Le 28 septembre, la ­section lyonnaise de l’AIT, avec Bakounine, fomente ainsi un soulèvement populaire dans la préfecture du Rhône. Las, l’affaire tourne court, et les bataillons bourgeois de la garde nationale rétablissent l’ordre  [4].

Les semaines qui suivent, les troubles s’étendent cependant à Paris où l’on réclame de meilleurs fusils pour les gardes nationaux, la sortie en masse contre l’assiégeant prussien et, parfois, « la Commune ».

Un mois après Lyon, le 31 octobre, c’est Paris qui est le théâtre d’une nouvelle tentative insurrectionnelle, avec un vieux révolutionnaire de légende : Auguste Blanqui. Paris assiégé vient alors d’apprendre avec consternation la capitulation du maréchal Bazaine à Metz qui, peu désireux de défendre la république, a livré son armée aux Allemands.

Le 31 octobre 1870, le gouvernement provisoire (on reconnaît Trochu, Favre, Pelletan, Ferry, Garnier-Pagès) est séquestré par les partisans de la Commune. Debout sur la table, Flourens, un officier rouge de la garde nationale, annonce sa déchéance. Mais le coup de force va échouer.
cc Le Monde illustré, 12 novembre 1870.

Une manifestation envahit alors l’hôtel de ville de Paris au cri de « Vive la Commune ! » et séquestre plusieurs membres du gouvernement provisoire pour empêcher la signature d’un armistice. Mais pendant que les chefs révolutionnaires discutent de mettre sur pied un Comité de salut public, des bataillons bourgeois de la garde nationale reprennent le contrôle de la situation. Blanqui et Flourens se retrouvent derrière les barreaux. Ce n’est que partie remise.

« Place à la Commune »

Le 6 janvier, dans un Paris toujours assiégé, grelottant et affamé, une affiche rouge signée de 140 délégués du Comité central républicain des vingt arrondissements, initié par les internationaux, réclame « la réquisition générale, le rationnement gratuit, l’attaque en ­masse » et finit par « Place à la Commune ! » L’idée revient, encore et encore.

Or la seule initiative du gouvernement provisoire pour briser le siège est la ridicule sortie de Buzenval le 19 janvier, dont l’objectif réel est d’envoyer la garde nationale au casse-pipe, pour briser son moral. L’opération, au contraire, décuple la colère. Le 22 janvier 1871, devant l’hôtel de ville, une manifestation contre l’armistice est accompagnée par les gardes nationaux de l’Est populaire.

Elle est dispersée dans le sang, par des soldats bretons et vendéens qui tirent dans la foule. Le général Clément-­Thomas, nommé chef de la garde nationale, fait arrêter 83 « me­neurs », tandis que les clubs po­litiques et certains journaux sont interdits.

Alors que le peuple panse ses plaies, l’armistice est signé le 28 janvier.

Ultimes humiliations

Dans la foulée, des élections législatives sont convoquées. Elles accouchent d’une majorité monarchiste et d’un nouveau gouvernement, dirigé par Adolphe Thiers, à Bordeaux. Paris, alors, se vide de sa population bourgeoise qui, craignant les troubles, fait ses valises. In­capable de se faire obéir de la garde nationale, le général Clément-Thomas démissionne le 14 février. Dès le lendemain, une vaste assemblée de 2.000 délégués de bataillons se réunissent à la salle du Tivoli-Vauxhall et fondent la « Fédération républicaine de la garde nationale ». Son comité central exige le maintien de la solde de 30 sous, indispensable à de nombreuses familles. Ces « fédérés » seront, un mois plus tard, le bras armé de la Commune de Paris.

Avant de lever le camp le 3 mars, les soldats allemands défilent sur les Champs-Élysées. Trottoirs déserts, rues barricadées le long du parcours, drapeaux noirs de deuil aux fenêtres : Paris leur a ostensiblement tourné le dos. Quant aux canons de la garde nationale, payés par souscription populaire, ils ont été mis à l’abri sur la butte Montmartre. Le gouvernement de Thiers, lui, marche sur des œufs. Comment, sans provoquer une explosion, désarmer cette garde nationale qui a pris son autonomie ? Le 18 mars, il va maladroitement tenter de s’emparer des canons stockés à Montmartre. Ce sera l’étincelle dans la poudrière.

Renaud (UCL Alsace)

Le 18 mars 1871, place Pigalle, la garde nationale affronte, pour la première fois, les soldats versaillais qui tentaient de voler les canons de la butte Montmartre. Le même jour, les généraux Lecomte et Clément-Thomas sont arrêtés et fusillés.
cc Le Monde illustré, 25 mars 1871

LES TENDANCES POLITIQUES QUI VONT ANIMER LA RÉVOLUTION

Différentes tendances animaient l’opposition de gauche au Second Empire, sans former des partis constitués.

  • Les historiens qualifieront a posteriori de « néojacobins » ces républicains de gauche, parfois ex-quarante-huitards, qui se retrouvèrent en nombre au conseil de la Commune, et dont les figures de proue furent le journaliste Charles Delescluze (61 ans en 1871) et l’universitaire révoqué Gustave Flourens (32 ans). Habités par le souvenir de 1793, vénérant Robespierre, leurs conceptions se révéleront centralistes et socialement floues.
  • Plus à gauche se situaient les blanquistes, partisans du plus célèbre révolutionnaire de son temps : Auguste Blanqui (1805-1881). Anticléricaux féroces, socialistes, partisans d’une dictature temporaire qui collectiviserait les moyens de production, ils étaient la fraction politique la plus homogène. En l’absence de leur chef emprisonné, les plus en vue furent les journalistes Émile Eudes (28 ans) et Raoul Rigault (25 ans), et le fondeur Émile Duval (31 ans).
  • Les proudhoniens étaient les mieux insérés dans la classe ouvrière, où ils avaient diffusé les idées mutuellistes et coopérativistes. Depuis 1867, la vieille garde – qui pour partie devait condamner la Commune – avait été reléguée à l’arrière-plan par des militants plus « lutte de classe » et animateurs de grèves, comme la relieuse Nathalie Lemel (45 ans), le ciseleur Albert Theisz (32 ans), le teinturier Benoît Malon (30 ans) ou le relieur Eugène Varlin (31 ans) qui s’était rapproché de Bakounine et du collectivisme.
  • Les internationaux, c’est-à-dire les membres de l’Association internationale des travailleurs (AIT) agrégeaient des militantes et militants de toutes les nuances citées plus haut. La section parisienne était animée par les proudhoniens de gauche, mais on y trouvait aussi deux proches de Marx : l’orfèvre Léo Frankel (27 ans) et le bottier Auguste Serraillier (30 ans).
  • Il faut également citer certaines féministes qui, au sein de l’opposition à l’Empire, formaient une mouvance active et solidaire, avec par exemple la romancière André Léo (47 ans), la journaliste Paule Mink (32 ans) ou les institutrices Victoire Tinayre (40 ans) et Louise Michel (40 ans).

Guillaume (UCL Montreuil)


Les autres articles du dossier

Crise prérévolutionnaire

Chronologie commentée

Mémoire politique

Pouvoir populaire

Aspects éducatifs

Aspects féministes

Aspects militaires

Bibliographie


Illustration : « Les Vengeurs de Flourens », tirée de Bertall, Les Communeux. Types, caractères, costumes, Plon, 1880.

[2Lire « 1864 : La Première Internationale ouvrière naît à Londres », Alternative libertaire, septembre 2014.

[3Lire « 1792 : La première Commune insurrectionnelle de Paris », Alternative libertaire, décembre 2008.

[4Lire « 1870 : Faire la guerre et la révolution, avec Bakounine à Lyon », Alternative libertaire, septembre 2020.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut