Écologie

Agriculture : Embauche saisonnière, douleur permanente

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Un drame survenu en octobre a rendu plus visible encore la nécessité de s’organiser pour alerter sur les conditions de travail des saisonnier·es, et défendre leurs droits, dans un contexte de mise en concurrence entre elles et eux, et alors que la récente réforme du chômage vient ajouter à cette précarité.

À la Motte du Caire, en pleine campagne de récolte des pommes, dimanche 11 octobre 2020, une saisonnière de 32 ans est retrouvée morte asphyxiée dans son véhicule sur une parcelle non aménagée, sans accès à l’eau ou à l’électricité. Un chauffage de fortune improvisé par la victime est à l’origine de son décès. Les saisonniers et saisonnières encore présent·es dans le paisible village, bouleversé·es par le décès de leur collègue, se sont organisé·es pour informer médias, institutions, consommateurs, population, acteurs locaux et autres collègues de ce sinistre accident qui pour eux n’est pas une fatalité, mais bien une des conséquences d’un accueil dans des conditions indignes.

Une adresse email et un blog ont été ouverts par le collectif Demains dans le but de recevoir des témoignages  [1].

Omar Bárcena CC BY-NC 2.0

Les travaux saisonniers agricoles comme les récoltes nécessitent une main d’œuvre importante sur une courte période, la main d’œuvre locale étant souvent insuffisante pour assurer la saison.

Tous mis en concurrence

Les exploitant·es agricoles en appellent alors aux travailleurs et travailleuses saisonnier·es étrangers et français d’autres région, qui doivent se loger provisoirement, le temps que les travaux agricoles soient accomplis. L’offre privée reste insuffisante, inadaptée, et économiquement peu intéressante pour ces nombreux personnels précaires rarement rémunéré·es plus que les minimas sociaux imposés (lorsqu’ils ont la chance d’être déclarés). La plupart sont en habitat mobile autonome (camping, vans...) et les petits campings de ces régions rurales sont rapidement saturés.

Certain·es exploitant·es se donnent les moyens de recevoir leurs personnels dans des conditions dignes, d’autres ne le font pas (logements collectifs surpeuplés, camping sauvage sur une parcelle, sans mise à disposition de sanitaires ni d’eau potable, sans électricité). Les ouvrières et ouvriers sont contraints d’accepter ces conditions indignes, tant il est devenu aisé d’être remplacé·e. Le cas de cette saisonnière n’est pas isolé.

Les conditions de vie et de travail de ces saisonnier·es soulèvent de nombreuses questions sur le modèle agricole, les politiques migratoires, le salariat agricole ou l’information des consommateurs et consommatrices. De nombreux bassins agricoles se tournent désormais vers les équipes de travailleur·ses détaché·es, mises à disposition par des entreprises internationales de prestation de service.

Ces sortes de société d’intérim étrangères louent ces personnes pour la durée souhaitée − une flexibilité inespérée pour les agriculteurs et agricultrices, et une concurrence très dure pour les saisonnier·es « classiques ». Certaines entreprises ont même leur propre compagnie de transport et des liens avec le pays d’origine afin de garantir la fidélité des détaché·es (bourses scolaires, avantages sociaux).

Soumises aux charges du pays d’envoi, elles se doivent toutefois de respecter une partie du droit français : Smic horaire, droit syndical, temps de travail, prise en charge des coûts liés au détachement. En réalité, les saisonnier·es sont peu informé·es de ces droits, parlent rarement français et se retrouvent isolé·es dans les champs. Les fraudes sont alors nombreuses  : les bulletins de paie ne reflètent pas la rémunération réelle, le nombre d’heures invérifiable viole souvent les conventions et les prestataires multiplient les prélèvements de frais (nourriture, hébergements, etc.).

Après un demi-siècle de politique agricole commune, notre agriculture a subi de nombreuses transformations. Le nombre d’exploitations diminue alors que leur taille moyenne ne cesse de croître, visant à augmenter volumes, rendements et profits pour faire face dans un marché ouvert et dérégulé.

L’ouverture des marchés aux niveaux européen et international pèse sur l’emploi. Le détachement dans le bâtiment a fait grand débat, mais pas un mot sur les intérimaires agricoles. Alors que les questions environnementales semblent de plus en plus préoccuper les consommateurs, les enjeux sociaux ne sont jamais évoqués  : dans quelles conditions travaillent les ramasseurs et ramasseuses de fruits  ? Le travail syndical est particulièrement compliqué dans le monde agricole.

Face à ce constat, la Confédération paysanne, en tant que syndicat de défense de l’agriculture familiale et des travailleurs et travailleuses de la terre, s’est saisie du sujet et travaille à la dénonciation des méfaits du modèle agricole et des violations des droits humains.

Parce que la libéralisation agricole est lourde de conséquences en France et ailleurs, un travail international est mené. Soutenir l’agriculture paysanne c’est encourager un modèle qui respecte le droit au revenu des paysans mais aussi des saisonnier·es, c’est défendre les droits de toutes les travailleuses et travailleurs de la terre, exploitant·es ou salarié·es, d’ici ou d’ailleurs. C’est rappeler aux consommatrices et consommateurs que les enjeux environnementaux mais également sociaux sont primordiaux et qu’elles et ils ont le droit de savoir.

Le coup dur de la réforme du chômage

D’autres secteurs comme le tourisme et la restauration sont régulièrement pointés du doigt suite à de nombreux décès liés aux conditions d’hébergement. C’est notamment le cas dans les stations de ski, où les conditions environnementales sont particulièrement dures.

En 2015, le département des Hautes-Alpes avait mené une étude sur les logements de saisonnier·es de neuf stations  : près de la moitié des personnes employées n’étaient pas satisfaites, quand ils et elles n’étaient pas logé·es dans leurs camions aménagés sur les parkings des stations, celles-ci poussant parfois le vice jusqu’à les en chasser sous couvert de lutter contre la précarité de ces conditions de logements. La situation ne s’est pas vraiment améliorée depuis malgré la mise à disposition de logements supplémentaires, parfois trop chers.

Avec la récente réforme du chômage en France, le statut des saisonnier·es est une fois de plus mis à mal. Il faut désormais avoir travaillé six mois pour toucher l’allocation de retour à l’emploi, une durée souvent difficile à atteindre dans les emplois de saison. Si les saisonnier·es des remontées mécaniques ont obtenu du ministère du travail, suite à leur mobilisation de l’hiver dernier, un plan d’accompagnement, ce n’est pas le cas des autres secteurs concernés.

Avec la crise du Covid-19, la menace est encore plus grande pour ce secteur qui concerne plus d’un million de personnes en France. Bon nombre d’entre elles vont probablement venir s’ajouter à la vague de licenciements attendus, sans les indemnisations qui leur permettaient jusqu’ici de survivre dans les périodes creuses.

Edouard (UCL Alpes-Provence)

[1Le collectif peut être contacté à l’adresse solidarite.saisonniers@mailo.com ou via leur site demains.altervista.org.

 
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