Dossier spécial Paris 1871

Aspects féministes : Serge Kibal (historien) : « Un début de reconnaissance des femmes comme individus libres »

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Serge Kibal, auteur d’un mémoire d’histoire intitulé « Le type du Versaillais à travers la presse de la Commune », explore, pour Alternative libertaire, la place des femmes dans la Commune, celle que leur accordait une révolution encore limitée par son époque, et celle qu’elles ont su prendre.

AL : Dans quelle mesure la Commune a-t-elle permis des avancées sociales pour les femmes ?

Serge Kibal : Il n’y a pas vraiment eu de droits accordés par la Commune aux femmes, hormis un décret prévoyant des pensions aux veuves de combattants, indépendamment de leur régime marital. C’était une reconnaissance explicite de l’union libre, l’un des enjeux féministes de l’époque. Mais le plus important est celui du travail domestique. Un exemple : le 3 avril 1871, un club de femmes organise une manifestation, accompagnée d’enfants. Le travail domestique, dont l’éducation des enfants, continue donc d’être perçu comme l’apanage des femmes, y compris chez les militantes. L’union libre, dans ce cadre, est un début de reconnaissance des femmes comme individus libres. Elles n’obtiennent pas d’autres droits, et notamment pas le droit de vote, malgré des revendications lors des élections du 28 mars.

Quels rôles ont endossés les femmes sous la Commune ?

Serge Kibal : Du côté institutionnel : tout bonnement aucun rôle. Pas d’élue à la Commune, pas de fonction administrative. Tous les postes sont masculins. Elles aussi sont absentes de la garde nationale, comme de toute l’état-major. C’est une forte limite de la Commune, c’est même ce qui nous empêche de transposer cet épisode révolutionnaire à notre époque.

Manifestation des Parisiennes, le 3 avril, pour soutenir l’offensive des fédérés contre Versailles.
cc Le Monde illustré, 8 avril 1871

En revanche, plusieurs participent à la commission de l’enseignement dirigée par Édouard Vaillant, avec la volonté d’étendre l’éducation à toutes les filles, ainsi qu’aux tout-petits, même si c’est avec l’idée d’une garderie qui délesterait les femmes d’une partie du travail domestique...

Pareillement, l’Appel aux ou­vrières, cosigné entre autres de Nathalie Lemel et d’Élisabeth Dmitrieff  [1], démontre une prise de parole publique. Les clubs [2] sont un de ces lieux mixtes où leur parole se déploie, les journaux de la Commune s’en font très souvent l’écho. Journaux où les femmes ne se privent pas de publier des courriers revendicatifs, par exemple sur des sujets domestiques.

Paule Mink (1839-1901)
L’intrépide Polonaise cofonda le club de Notre-Dame-de-la-Croix, à Paris 20e, et parcourut la province pour rallier des soutiens à la Commune.

Sur un autre plan, l’immense majorité des témoignages convergent pour dire que la ­prostitution n’avait quasiment plus cours sous la Commune. Ce thème a pourtant été largement utilisé par les détracteurs de la Commune, pour dire que c’était « l’anarchie » dans Paris – alcoolisme, crime et prostitution. Or, pour plusieurs raisons, la criminalité fut très faible voire inexistante sous la Commune  [3].

La « pétroleuse » est un autre de ces rôles fantasmés, emblème honni d’une féminité déviante  [4]. Inventée par les ennemis de la Commune, armée d’une cannette de pétrole, c’est elle qui aurait incendié nombre de bâtiments pendant la Semaine sanglante, dans le seul but de « semer l’anarchie ». Cette figure sert à dénier aux femmes la capacité de se battre dans « les règles de l’art », car incapables de tenir un fusil. En réalité, parmi les incendies de la Commune, un seul a été revendiqué par une femme.

Qu’en est-il sur les champs de bataille et les barricades ?

Serge Kibal : Les femmes y sont majoritairement cantonnées à des rôles d’ambulancières, cuisinières, couturières, blanchisseuses... Beaucoup sont aussi chargées de préparer des munitions. Mais il y a aussi des combattantes, comme Victorine Brocher ou Louise Michel. Et là encore beaucoup de fantasmes circulent sur ces « bataillons ­d’Amazones » chez les ennemis de la Commune. Elles ne sont pas décrites comme « des femmes qui se battent » mais comme « des femmes qui veulent se battre comme des hommes ».

La barricade de la place Blanche, défendue par des femmes.
cc Moloch

Le journaliste versaillais Maxime Du Camp écrit par exemple : « nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes ». L’état-major, de son côté, est assez indifférent à leur présence. Il n’y voit pas un contingent à mobiliser ; on les laisse faire quand elles sont sur les barricades.

Durant la Semaine sanglante, elles ne sont plus cantonnées au soin, mais défendent leurs quartiers avec acharnement. Du Camp toujours : « Elles n’eurent qu’une seule ambition, s’élever au-dessus de l’homme en exagérant ses vices : elles furent mauvaises et lâches comme ambulancières. Elles abreuvèrent les blessés d’alcool au prétexte de les remonter, elles se déguisèrent en soldats, et ainsi vêtues en chienlit, elles s’armèrent, firent le coup de feu et furent implacables. Elles se grisèrent du sang versé par elles et eurent une ivresse furieuse qui fut horrible à voir. »

Qui sont les communardes les plus notables ?

Louise Michel (1830-1905)
La future icône anarchiste fut, sous la Commune, tour à tour ambulancière et combattante, et anima le club de la Révolution, à Paris 5e.

Serge Kibal : Notables pour sûr : Louise Michel, Maria La Cécilia, Marie Ferré, Nathalie Lemel (qui invitera Louise Michel à devenir anarchiste), Béatrix Excoffon, Victoire Tinayre, Paule Mink, Élisabeth Rétiffe, Victorine Brocher… Notable aussi André Léo, journaliste à La Sociale, chez qui s’élabore la Société de revendication des droits de la femme, l’Union des femmes et la commission de l’enseignement ou encore le Comité de vigilance des citoyennes, qui aiguillonne les élus d’arrondissement et sert de trait d’union avec les élus de la Commune.

Moins connues : les actrices et chanteuses qui, comme Rosa Bordas ou Florence Agar, ont organisé les grands concerts du mois de mai aux Tuileries pour y relayer les messages révolutionnaires en chantant La Canaille, La Marseillaise et d’autres titres du répertoire…

Propos recueillis par Cess (UCL Grand-Paris Sud)


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Bibliographie


Illustration : « Déléguée du café de Madrid », tirée de Bertall, Les Communeux. Types, caractères, costumes, Plon, 1880.

[1Jean Bruhat, « Du nouveau sur Élisabeth Dmitrieff », La Commune, septembre 1977

[2Lire aussi : « Commune, comités de quartiers, une dialectique avortée », Alternative libertaire, janvier 2021

[3Quentin Deluermoz, « Images de policiers en tenue, images de gendarmes. Vers un modèle commun de représentant de l’ordre ? », Société & Représentations, 2e trimestre 2003

 
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