Dossier spécial Paris 1871

Aspects militaires : Pourquoi et comment les fédérés furent écrasés

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Pourquoi les communards n’ont-ils pas triomphé ? On évoque souvent leur manque d’audace offensive (il aurait fallu marcher sur Versailles) et leur manque de discipline. La première explication est inexacte, la seconde insuffisante. C’est avant tout ­l’isolement de Paris, du fait de l’échec révolutionnaire en province, qui a condamné la Commune. L’anachronisme d’une défense barricadière, quartier par quartier, a fait le reste.

L’échec militaire de la Commune a été expliqué par certains vaincus eux-mêmes, puis par une pontifiante litanie marxiste-léniniste, par l’absence de discipline militaire et par la modestie de ses objectifs tactiques. En résumé, ces insurgés bien trop anarchistes n’ont pas marché assez vite sur Versailles. Raisonner ainsi révèle une profonde méconnaissance de ce qui animait la base combattante communarde. Et, de la part des exilés eux-mêmes, un reniement de leurs idéaux qui ne peut s’expliquer que par le traumatisme du massacre versaillais.

Beaucoup de communards n’avaient aucun passé politique avant 1871. Ils ont rejoint la révolution par le biais de leur engagement dans la garde nationale, sans laquelle la Commune eut été inconcevable, tout comme les révolutions de 1789, 1792, 1830 ou 1848. Ils ont pleinement éprouvé ce qu’était l’autogouvernement, la citoyenneté pleine et entière dans cette milice civique organisée à l’échelle locale, élisant et contrôlant ses officiers.

Jaroslaw Dombrowski (1836-1871)
Vétéran de l’insurrection polonaise de 1863, c’est un des officiers les plus capables de la Commune. Il est tué sur la barricade de la rue Myrrha.

La garde nationale avait une dimension d’assemblée de « citoyens combattants », exerçant le plus directement possible leur souveraineté par la prise d’armes. Mais ses idéaux et ses pratiques rendaient inconcevables un affermissement de la discipline. Le strict colonel Rossel, bref général en chef de la Commune, voulant y mettre de l’ordre, « s’égare dans une révolte populaire qu’il ne comprend guère », juge l’historien Jacques Rougerie. Certes, beaucoup de communards étaient d’anciens soldats de métier, parfois des sous-officiers. Mais aucun ne voulut imiter l’armée d’Empire ni reproduire la morgue arbitraire des officiers.

La Commune fut profondément antimilitariste, comme l’atteste la destruction de la colonne Vendôme, symbole exécré de l’arrogance, de la brutalité et de la « fausse gloire » napoléonienne. Imaginer qu’imposer davantage de discipline militaire dans ce contexte aurait permis de gagner la guerre n’a guère de sens : ce que la Commune aurait éventuellement gagné en coordination et en rapidité, elle ­l’aurait perdu en motivation. Et il n’est même pas sûr que, dans un combat devenu pour eux absurde, car reniant leurs ­espérances, les communards auraient obéi.

Versailles, un objectif discutable

Que dire du reproche de ne pas avoir marché sur Versailles pendant qu’il en était encore temps ? Il est hors sujet pour trois raisons.

Pour commencer, une sortie a bien été tentée, les 3 et 4 avril 1871. Tactiquement compliquée, stratégiquement limitée, cette sortie torrentielle n’était pas une nécessité absolue. Elle s’est conclue par un désastre qui a échaudé les combattants.

Ensuite, faire de Versailles un objectif militaire est discutable. Face aux Allemands, le gouvernement républicain avait démontré sa mobilité. Il s’était installé à Tours, puis à Bordeaux. Il aurait pu faire de même pour poursuivre la guerre contre la Commune de Paris.

Enfin, la raison principale est que l’armée communarde était, fondamentalement, une force d’autodéfense. Pour la première fois depuis 1789, les révolutionnaires parisiens n’entendaient pas parler au nom de la France, ni imposer la Commune comme un gouvernement national, par respect pour la démocratie directe locale. La guerre des communards, subordonnée à cet idéal fédéraliste, ne pouvait être que défensive.

Du point de vue des insurgés, cette stratégie était cohérente. Politiquement, elle était plus à même de rallier la province. Militairement, le scénario défensif était plausible. Paris était un des plus formidables villes fortifiées au monde grâce à l’enceinte achevée en 1845 et, depuis le siège prussien, regorgeait d’armes et de munitions. Bismarck avait affamé la ville, mais renoncé à donner l’assaut. Pourquoi l’armée versaillaise – hâtivement reconstituée avec les débris des états-majors bonapartistes et des recrues parfois inexpérimentées – aurait-elle osé ?

La Semaine sanglante

Déficience de la chaîne de commandement

Les archives révèlent que le chef du gouvernement, Adolphe Thiers, était très inquiet à la perspective d’une guerre des rues dans Paris, d’autant plus que la Commune affirmait régulièrement sa détermination à s’ensevelir sous les ruines de la cité. Cela le décida à une approche prudente, par un bombardement méthodique détruisant des banlieues entières.

C’est au moment où les versaillais étaient aux portes de Paris que l’on put imputer au manque de discipline et à la ­déficience de la chaîne de commandement une faute majeure : ­l’ennemi pénétra dans le 16e arrondissement de la capitale le 21 mai, à un endroit où ­l’enceinte n’était pas gardée.

Les insurgés regagnèrent alors ­spontanément et en désordre « leurs » quartiers, dans l’Est populaire. Une des dernières affiches de la Commune proclama : « Que Paris se hérisse de barricades et que derrière ces remparts improvisés il jette encore à ses ennemis son cri de guerre, cri d’orgueil, cri de défi, mais aussi cri de victoire ; car Paris avec ses barricades est inexpugnable. » Ce fut là une cause supplémentaire de la défaite de la Commune, plus fatale que son indiscipline ou que sa prétendue modération : l’anachronisme de sa tactique de guérilla urbaine. Les communards avaient une guerre de retard, la modernité était versaillaise.

« Paris avec ses barricades est inexpugnable » proclama une affiche de la Commune. Hélas, non.

Ordre fut donné de ne jamais attaquer les barricades de front mais de les encercler soit en passant par les rues adjacentes, soit en « cheminant » à travers les immeubles, c’est-à-dire en perçant les murs et les cloisons pour établir des positions de tir surplombantes. Les versaillais perfectionnaient ainsi des tactiques expérimentées durant la révolte ouvrière de juin 1848.

Contrairement à une idée reçue, peu de barricades furent attaquées au canon. La plupart furent encerclées et submergées. L’incendie de la ville par les communards apparaît comme une réponse improvisée à ce « cheminement » des soldats, en leur opposant une « barrière de flammes », selon les mots de Louise Michel. L’incendie fut aussi assumé comme ultime acte de souveraineté dans une ville qui avait été le théâtre de l’accomplissement révolutionnaire de la république sociale – « la sociale » – qui est, selon la lumineuse formule de l’historien Jacques Rougerie, un « questionnement libertaire de la démocratie ». Les communards la défendirent jusqu’à la mort, durant la Semaine sanglante.

À la Commune de Paris, combattante et résolue, il avait finalement une chose fondamentale : l’extension de la révolution à d’autres villes de province, pour ne pas se battre seule.

Éric Fournier

  • Éric Fournier, La Commune n’est pas morte. Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia, 2013.

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Bibliographie


Illustration : « Commandant et ingénieur des barricades, le citoyen Gaillard père », tirée de Bertall, Les Communeux. Types, caractères, costumes, Plon, 1880.

 
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