Politique

Statistique : Le terrorisme n’a pas le visage que l’on croit

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Alors que les lois antiterroristes se succèdent en France et plus largement dans le monde, une ONG australienne spécialisée dans la recherche statistique sur la paix a publié son rapport sur le phénomène terroriste. Analyse.

Le terrorisme reflue pour la cinquième année consécutive dans le monde. C’est le premier enseignement d’une étude produite par l’Institute for Economics and Peace, une ONG ayant son siège en AustralieInstitute [1]. Les attentats terroristes ont coûté la vie à 13 826 personnes en 2019, en baisse de plus de 15 % par rapport à 2018. Le pic du phénomène coïncide avec la période d’activité maximale de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL, ou Daech) de 2014 à 2016. En 2019, le terrorisme a fait près de 60 % de morts de moins qu’en 2014.

C’est pourtant sous le prétexte de cette menace intangible et permanente quele gouvernement multiplie les lois sécuritaires, fait patrouiller des militaires dans les rues, et prévoit l’armement généralisé des polices municipales.

L’étude vient rappeler que les populations les plus touchées par le terrorisme sont, et de loin, celles qui habitent des pays en guerre. Entre 2002 et 2019, 95 % des victimes se trouvent dans des pays où se déroule un conflit armé. L’impérialisme joue un rôle évident dans l’apparition et le maintien de la violence terroriste. Les deux pays les plus touchés sont l’Afghanistan et l’Irak, tous deux occupés militairement par les États-Unis, dont l’objectif affiché est pourtant de «  détruire le terrorisme  » et de «  rétablir la démocratie  ».

La Syrie (au 4e rang mondial) constitue quant à elle le terrain de jeu de puissances étrangères au premier rang desquelles on trouve la Russie, la Turquie et l’Iran,mais aussi les Etats-Unis. Au Yémen (6e) une guerre meurtrière, dont l’acteur principal est la monarchie saoudienne, se prolonge avec la bénédiction des Etats-Unis et des marchands de canons européens, dont la France. Plus généralement, c’est dans les pays qui sont d’anciens protectorats ou d’anciennes colonies que le terrorisme sévit le plus.

Massacres au Sahel

La France prend toute sa part dans ce sombre tableau  : Daech déplace progressivement ses activités vers le Sahel, où la France mène des opérations militaires depuis plus de six ans, et où elle soutient à bout de bras des dictateurs corrompus. Le Burkina Faso, où l’armée française a installé une base de ses forces spéciales, a vu le nombre des victimes liées au terrorisme être multiplié par près de cinq ces dernières années.

Les attentats d’extrême droite en pleine ascension

De la tuerie d’Utøya en Norvège en 2011 à l’attentat de Christchurch en Nouvelle-Zélande en 2019, les attentats d’extrême droite se multiplient aux États-Unis et dans ses satellites capitalistes avancés.

Le Norvégien Anders Breivik (à g.) : 77 victimes en 2011 à Oslo et à Utøya. Le Tunisien Mohamed Lahouaiej- Bouhlel (à dr.) : 86 victimes en 2016 à Nice.
Dans les deux cas, un fanatisme individuel connecté à une mouvance politique : ultranationaliste pour le premier, djihadiste pour le second.

Alors que les attentats d’extrême droite comptaient pour seulement 14 % des attentats entre 2002 et 2014 dans ces États, cette proportion est montée en flèche à 40 % en 2015, et atteint en 2019 46 %. Les attaques d’extrême droite y ont même été responsables de 82 % des morts en 2019. Seule exception  : la France, pays le plus touché d’Europe par les attentats djihadistes.

Les États-Unis comptent plus de la moitié des attentats. Les raisons en sont multiples  : sur le terreau d’un racisme dont les fondements juridiques n’ont été finalement abolis que dans les années 1970, la présidence Trump a galvanisé les groupes d’extrême droite, du Ku Klux Klan aux franges les plus réactionnaires du parti républicain. Mais l’Europe est également touchée, dans un contexte où ­l’extrême droite y a le vent en poupe.

Partout sur le continent, les capitalistes n’hésitent pas à s’acoquiner avec elle. Faire monter les thématiques identitaires, racistes, xénophobes, antisémites et islamophobes est, pour les possédants, un moyen certes ancien mais toujours efficace de continuer à jouer la division des classes populaires.

Police et armée gangrenées

Dans ce contexte, la police et l’armée agissent comme une chambre d’écho des zélateurs de l’extrême droite. Elle servent autant d’inspiration (par l’équipement, les codes virilistes, l’utilisation de la violence) qu’elles sont perméables aux idéologies fascistes. En Italie en 2019, un arsenal de guerre comprenant même un missile était retrouvé chez des fascistes, pendant que le gouvernement se réfugiait dans un mutisme embarrassé. Le gouvernement allemand, lui, a dû se résoudre à dissoudre cette année une compagnie entière sur les quatre que comptaient ses forces spéciales antiterroristes (KSK), car elle était composée de néonazis.

En France, près de sept policiers sur dix ont voté Le Pen au premier tour des élections présidentielles en 2017. Le cas de Lille est emblématique. Lorsqu’au début des années 2010 le corps d’un militant antifasciste connu est repêché dans la Deûle, la police conclut à un suicide. Il faudra des années de lutte de la famille pour obtenir une enquête, à la faveur de laquelle émergera la figure de Claude Hermant, en lien avec les suspects.

Ancien para, passé par le service action de la DGSE, il est militant d’extrême droite bien connu à Lille… et indic. Trafiquant d’armes, il est accusé par la justice d’avoir vendu des armes utilisées lors de l’attentat antisémite de l’Hyper Cacher en 2015.

Perspectives

Si le tableau est inquiétant, il est nécessaire pour le mouvement social de se montrer à la hauteur de la situation. Avec des angles différents mais complémentaires, les manifestations qui s’organisent régulièrement depuis plusieurs mois, malgré les restrictions imposées par les précautions sanitaires contre l’islamophobie, les violences policières, pour les libertés publiques, dans le cadre d’arcs très larges donnent des raisons de penser que le rapport de force peut contraindre le gouvernement à reculer.

Les manifestations massives de décembre 2019 avaient rendu un temps inaudibles les politicien⋅es et éditorialistes ­d’extrême droite. Dans la période qui s’ouvre et la crise qui s’annonce, il est plus urgent que jamais pour les communistes libertaires comme pour tout notre camp social de nous appuyer sur la solidarité de classe.

Brendan (UCL Amiens)

[1for Economics and Peace, Global Terrorism Index 2020. Measuring the Impact of Terrorism.

 
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