Dossier spécial Paris 1871

Lyon, Marseille... tentatives avortées

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Le mouvement communaliste n’a pas touché que Paris. La chute de l’Empire a provoqué deux vagues révolutionnaires : à l’automne 1870, Lyon et Marseille sont en avance sur la capitale, au printemps 1871, c’est l’inverse. Mais Narbonne ou Saint-Étienne ont aussi proclamé la Commune. Des soulèvements éphémères, qui n’ont pas secouru Paris face à Versailles.

Dès la nouvelle des premières défaites militaires contre les Prussiens, l’opposition à Napoléon III s’agite. Le 8 août 1870, à Marseille, la foule s’empare un temps de l’hôtel de ville ; le 13 août à Lyon, une émeute à la Croix-Rousse fait un mort et deux blessés. Le 4 septembre, les deux cités proclament la République quelques heures avant Paris, et forment des comités de salut public. Dans la vallée du Rhône et en Provence, le mouvement fait tache d’huile.

Les comités envoient des émissaires dans les villes voisines, se coordonnent et finissent pas se fédérer le 18 septembre  : 48 délégués de 13 départements, réunis à Marseille, créent la Ligue du Midi pour organiser la défense contre les Allemands.

Le communalisme : vers un dépassement de l’État

À Lyon comme à Marseille, les sections de l’Association internationale des travailleurs (AIT), proches de Bakounine, jugent que l’insurrection est à l’ordre du jour. Une première tentative est faite à Lyon le 28 septembre, elle tourne court  [1]. Le 1er novembre c’est au tour de la cité phocéenne, où la foule s’empare de l’hôtel de ville. Les révolutionnaires proclament la Commune révolutionnaire de Marseille. Mais la garde nationale est divisée et, le lendemain, des affrontements font trois morts. Les meneurs, effrayés par la perspective d’une guerre civile, mettent fin à l’insurrection. Le 3 novembre, l’armée fidèle au gouvernement reprend le contrôle de la situation.

Le mouvement communaliste reflue alors, et la Ligue du Midi disparaît du paysage politique. Les conditions ne sont pas mûres pour l’installation de pouvoirs populaires même dans les grands centres urbains. La priorité est à la défense du pays, ainsi qu’à ­l’unité des républicains face à la menace d’une domination monarchiste sur l’Assemblée nationale. Toutefois cette première vague révolutionnaire laisse des traces. En faisant de l’association des cités le fondement de la vie politique, le mouvement communaliste préfigure un dépassement de l’État, une idée qui va ressurgir à la fin de l’hiver.

Quand arrive la nouvelle de l’insurrection du 18 mars à Paris, plusieurs villes se soulèvent. La Commune est proclamée à Lyon et à Marseille le 23 mars, le 24 à Nîmes, à Narbonne et au Creusot, le 25 à Toulouse et à Saint Étienne, le 4 avril à Limoges. Mais c’est un feu de paille. Ces insurrections ne durent que quelques heures, quelques jours dans le meilleur des cas. À la différence des tentatives de l’automne, elles ne parviennent pas à s’étendre ni à se coordonner. Isolées, elles ne sont pas en mesure de résister à l’armée versaillaise. Les exemples de Lyon, Narbonne et Marseille illustrent le triste sort de cette seconde vague révolutionnaire.

Le soir du 22 mars, des compagnies de la garde nationale s’emparent de la mairie de Lyon ; une commission provisoire est constituée, et le lendemain la Commune est proclamée par voie d’affiches. Le nouveau pouvoir, faible, miné par les divisions, est incapable de gérer la situation. Constatant que la majorité de la garde nationale ne bouge pas, tandis que les versaillais concentrent des troupes aux portes de la ville, le pouvoir révolutionnaire abdique le soir du 24. Le lendemain, l’armée parade dans Lyon, la Commune est morte sans combattre.

Narbonne assiégée

À Narbonne l’agitation révo­lutionnaire, commencée le 20 mars, porte ses fruits le 24. Le peuple en armes s’empare de l’hôtel de ville, au balcon duquel on proclame la « Commune ­centrale de l’arrondissement de Narbonne ». Le lendemain, les soldats fraternisent avec les insurgés, et les communards sont maîtres de la ville. Ils travaillent activement à la contagion aux villes voisines, mais ­Carcassonne, Béziers et Sète ne suivent pas ; les tentatives de soulèvement à Perpignan et à Coursan sont des échecs. Pendant ce temps, les versaillais ont levé des troupes dans la région, qui assiègent Narbonne le 31. Après des affrontements qui font deux morts, les communards, jugeant le rapport de force trop inégal, rendent les armes.

Émile Digeon (1822-1894)
Leader de la Commune de Narbonne, puis réfugié en Espagne, il participera, au début des années 1880, au mouvement anarchiste naissant en France, et sera le mentor d’un célèbre libertaire, tête pensante de la CGT  : Émile Pouget.

De toutes les communes de province, c’est celle de Marseille qui est allée le plus loin. Entre la prise de la préfecture le 23 mars et l’écrasement de la révolte le 4 avril, les communards ont eu le temps d’ébaucher un programme politique, mais pas assez pour le mettre en œuvre. Le pouvoir révolutionnaire, exercé par une commission départementale, est composé des différentes forces progressistes locales : les républicains modérés (qui tiennent le conseil municipal), les radicaux (dont le jeune avocat Gaston ­Crémieux) et les membres de l’AIT. Dès le départ, les tensions sont vives entre ces factions. À la tête du mouvement, Crémieux est indécis. L’arrivée de trois délégués de la Commune de Paris, le 27 mars, conforte les révolutionnaires les plus déterminés, et entraîne la rupture avec les modérés.

Les revendications du manifeste du 31 mars montrent la continuité avec le mouvement communaliste de l’automne : il y est exigé une Assemblée constituante, l’autonomie municipale et la suppression des préfectures. Au niveau social, la seule décision que la Commune a le temps de prendre est la baisse des loyers avec effet rétroactif.

Un bataillon de marins déployés à Notre-Dame-de-la-Garde contre les communards retranchés dans la préfecture des Bouches-du-Rhône.
cc Le Monde illustré, 8 juillet 1871

Tôt le matin du 4 avril, les troupes versaillaises pénètrent dans la ville, et l’artillerie bombarde les points de résistance. Les combats les plus acharnés se déroulent autour de la préfecture. Le soir, les révolutionnaires mal armés, mal organisés sont vaincus. Le bilan est de 150 morts côté communard, 30 côté versaillais. Marseille soumise, la Commune de Paris perd son ultime espoir de rompre l’isolement.

Hervé (UCL Marseille)


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Illustration : Michel Bakounine, par Nadar.

 
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